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mercredi 30 septembre 2015

« Une frontière reconnue est le meilleur vaccin contre l’épidémie des murs »


N'en déplaise à certains, le New York Times reste un grand quotidien où l’on trouve des petits bijoux d’enquêtes qui font honneur au journalisme, quand bien même les faits vont dans le sens opposé à la ligne libérale du journal. Ainsi, le dernier reportage très éloquent dans la ville d’Izmir en Turquie sur le business des migrants.

Où l’on voit – ce qu’à Boulevard Voltaire, certains auteurs ne cessent de répéter depuis des mois – que la Turquie encourage la courte traversée vers les îles grecques et que jouer à frontières ouvertes occasionne une formidable invitation à rejoindre l’eldorado européen. Cela se nomme un appel d’air. Le premier abruti venu l’aurait prévu mais pas Merkel, Hollande et Juncker.

Au passage, tordons le cou à un mensonge. Non, ce n’est pas la plus grande crise migratoire en Europe depuis 1945 (les 16 millions d’Allemands de l’Europe de l’Est, ou Volksdeutsche, expulsés vers l’Allemagne fédérale : comme choc culturel, on fait mieux !) mais bien depuis la conquête mahométane, au sud, et l’invasion ottomane, au sud-est du continent !

L’Europe est devenue le puits sans fond et le cône de déjection de tout ce que l’Asie et l’Afrique comptent de candidats au départ. Au point que l’ONU s’interroge sur une redéfinition du droit d’asile et du statut de réfugié. Et que l’on en vienne, enfin, à des solutions pérennes : 1) établir des camps permanents aux abords des zones de guerre ou de traversée et y maintenir de force les migrants ; 2) faire une guerre totale à l’État islamique avec l’aide d’Assad et de la Russie ; 3) redéfinir Schengen (en mort clinique à présent).

Dépassés par l’enjeu historique, nos dirigeants se cherchent des Goldstein souverainistes qu’ils puissent insulter tous les jours (voir 1984 d’Orwell) : aujourd’hui les Hongrois et Viktor Orbán accusés de tous les crimes, hier les Flamands, les Italiens, les Autrichiens, tous un peu nazis sur les bords. Et, bien sûr, le FN. L’Europe suicidaire a besoin de se trouver des boucs émissaires.

Pour se laver de toute cette fiente, je ne saurais mieux recommander la lecture d’Éloge des frontières, qu’il faudrait offrir aux borgnes et aux aveugles qui nous gouvernent. Régis Debray a beau avoir été guévariste et mitterrandien, il est l’un de nos penseurs les plus lucides et un des derniers grands stylistes. Il suffit de quelques citations:

« Une idée bête enchante l’Occident : l’humanité, qui va mal, ira mieux sans frontières. D’ailleurs, la démocratie y mène tout doit, à ce monde sans dehors, ni dedans. »

« Là où il y a du sacré, il y a une enceinte, et là où il y une enceinte, il y a de la vie. »

« Un pays comme un individu meurt de deux manières, dans un étouffoir ou dans les courants d’air. »

« Une frontière reconnue est le meilleur vaccin contre l’épidémie des murs. »

C’est le propre des empires de n’avoir pas de frontières, de vouloir la mort des nations et d’ériger des murs pour se protéger des envahisseurs. Hier, la Chine et sa Grande Muraille, Rome et son Limes, l’Empire napoléonien et son blocus continental. Aujourd’hui, l’épidémie de murs s’étend : États-Unis avec le Mexique, Israël avec la Palestine, la Hongrie avec les Balkans.

L’État islamique se définit lui-même comme un empire (qu’il nomme califat) qui ne connaît ni frontières ni limites, si ce n’est celles de l’Oumma des croyants. L’Union européenne est un empire d’un genre particulier : mercantile, pacifiste, humanitariste. L’Empire du mou. Appelé à disparaître, forcément.

Stephan A. Brunel