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lundi 5 octobre 2015

7 octobre 1571 : la bataille de Lépante


Le bassin méditerranéen au XVIe siècle

Deux grandes puissances se partagent la domination du bassin méditerranéen au XVI siècle. D’un côté, l’Espagne et ses possessions insulaires et italiennes – Baléares, Sardaigne, Sicile, royaume de Naples, duché de Milan. De l’autre, l’Empire ottoman. Depuis le début du XVI siècle, l’Empire ottoman s’étend. À la veille de la bataille de Lépante, il s’enroule autour de la Méditerranée depuis les frontières de l’Autriche jusqu’au golfe Persique et des rivages de la mer Noire aux confins algéro-marocains.

À cette division politique s’ajoute naturellement la division religieuse entre chrétiens et musulmans, qui augmente les antagonismes et ressuscite périodiquement l’idée de « guerre sainte ».

En revanche, les activités économiques – le commerce – mettent en relation ces deux pôles du bassin méditerranéen. Venise possède Chypre, relais nécessaire pour gagner le Pro­che-Orient. C’est la conquête de cette île par les Ottomans qui commande aux chrétiens de s’unir. Pendant longtemps, le nom de Lépante a évoqué dans le bassin méditerranéen la plus belle victoire de la chrétienté sur l’Infidèle. Elle fut la bataille la plus glorieuse dont pouvaient s’enorgueillir les combattants qui y avaient pris part. Cer­vantès lui-même, le génial inventeur de Don Quichotte, tenait la blessure qu’il y avait reçue comme sa qualité la plus digne d’admiration.

Depuis le début du XVIe siècle, les Turcs ne cessent de lancer leurs galères en Méditerranée occidentale. Là, ils débarquent sur les côtes siciliennes ou espagnoles et razzient les populations du littoral. Nombreux sont ceux que les musulmans arrachent à leur village pour les emmener comme esclaves au service du sultan de l’Empire ottoman. En mer, voir s’approcher une de ces galères turques remplit de désespoir marins, marchands et voyageurs, car ils savent bien que c’est la captivité qui vient ainsi à leur rencontre briser leur existence. La Méditerranée est devenue une mer dangereuse pour les chrétiens.

Une coalition contre les Turcs

Cette insécurité touche aussi les États. La République de Venise, qui vit de son commerce maritime, est menacée par les Turcs. En mars 1570, ils occupent Nicosie, à Chypre, une possession vénitienne. Jamais la situation n’a été aussi critique. D’un autre côté, l’alliance des Turcs et du roi d’Alger, Eudj Ali, constitue une menace immense pour les possessions espagnoles qui embrassent la Méditerranée de Gibraltar à Naples, à travers un chapelet d’îles : Baléares, Sardaigne et Sicile.

La prise de Nicosie oblige les chrétiens à réagir. Le pape Pie V redonne vie à l’idéal de croisade et sert d’intermédiaire entre Venise et l’Espagne pour la constitution d’une Sainte Ligue. Début 1571, l’accord est fait : le Saint-Siège, Venise et l’Espagne assemblent leurs forces pour lutter contre la puissance navale de l’Empire ottoman. À Messine, au cours de l’été 1571, les navires arrivent les uns après les autres ; au total : 200 bâtiments et 30 000 hommes de combat.

Le 7 octobre 1571


Placée sous le commandement de don Juan d’Autriche, le demi-frère de Philippe II, bâ­tard de Charles Quint, la flotte quitte Messine le 16 septembre pour Corfou. Là, des éclaireurs localisent la flotte turque. Elle se trouve dans le golfe de Lépante, à l’entrée du golfe de Corinthe. 230 navires turcs la composent.

Informés eux aussi de la présence d’une flotte chrétienne, les Turcs décident de fondre sur elle. La même décision est prise du côté chrétien. Le 7 octobre, au soleil levant, les deux flottes se rencontrent. Premier succès pour don Juan d’Autriche : il réussit à enfermer les Turcs dans le golfe. Aucune sortie ne leur est plus possible. Le combat est un combat naval, mais il devient souvent un combat terrestre lors des abordages successifs. L’infanterie espagnole révèle sa force et sa hardiesse. Les galéasses vénitiennes, puissamment armées, divisent l’ordonnance des navires turcs, tandis que les fines galères, commandées par Jean André Doria, contribuent par leur vitesse et la précision de leurs attaques à désorganiser la défense turque. Les canons tonnent, les boulets ouvrent des brèches dans les navires, le feu s’étend : la panique s’empare des Turcs. Au centre du golfe, les énormes vaisseaux espagnols fondent si lourdement sur les Ottomans que la contre-offensive est impossible. Seul l’habile roi d’Alger, Eudj Ali, parvient, avec trente galères, à s’échapper.

Une journée complète de combats, un déluge de fureur et de feu. Au soir, les chrétiens ont gagné, mais la mer est rouge du sang des victimes.

Un ennemi dérouté, un butin considérable

Le 7 octobre 1571, une grande bataille navale se déroule près de Lépante, à proximité du golfe de Patras en Grèce. Elle fut l’occasion de l’affrontement des forces navales ottomanes et des flottes combinées du Pape, de l’Espagne et de Venise avec des contributions mineures de Gênes, d’autres États italiens, des États de Savoie qui y envoyèrent les trois galères de Nice, et les chevaliers de Malte. Ce regroupement de forces prend le nom de Sainte Ligue. La flotte européenne était dirigée efficacement par Don Juan d’Autriche, fils naturel de Charles Quint. Ali Pacha, aidé des corsaires Scirrocco et Euldj Ali (qui dirige l’aile gauche), commandait les Ottomans.

Déroulement

Cette bataille est restée dans les traités d’histoire militaire comme un tournant dans la stratégie navale. En effet, c’est la première fois que les galères se voient opposées (à grande échelle) à une flotte plus manœuvrante et armée de canons. Cette combinaison technique, une stratégie qui a consisté à enfermer les Turcs dans le golfe de Lépante, une tactique consistant à faire prendre à l’abordage les galères par l’infanterie espagnole, alliées à des défections rapides dans la flotte turque contribua grandement à la réputation de cet affrontement.

Pendant le cours de la bataille, le navire du commandant ottoman fut envahi par les hommes de la galère de Don Juan d’Autriche ainsi que par celle de l’Amiral de la flotte niçoise André Provana de Leyni entre autres, et l’amiral Turc décapité. Lorsque sa tête fut placée au bout du mat du navire principal espagnol cela contribua à détruire le moral turc. La bataille prit fin vers 16 h.

Bilan de la bataille 

La bataille fut une défaite complète pour les Ottomans qui perdirent 260 navires sur les 300 de leur flotte. La démesure de l’affrontement en fit un événement inouï : on dénombra 7 500 morts chez les chrétiens, 30 000 morts ou blessés et 8 000 prisonniers chez les Turcs, 15 000 forçats chrétiens libérés de leurs fers ; 117 navires, 450 canons et 39 étendards furent pris aux Turcs.

Ce fut la bataille navale la plus importante entre celle d’Actium en 31 avant J.-C. et celle d’Aboukir, en 1798, pendant les guerres napoléoniennes.

La victoire de la flotte chrétienne à dominante espagnole confirma l’hégémonie espagnole sur la Méditerranée, surtout occidentale. Les Ottomans reconstruisirent rapidement leur flotte et prirent peu après Chypre et les forts autour de Tunis mais ne s’aventurèrent plus dans la partie occidentale de la Méditerranée. Toutefois, le rôle prépondérant de la mer Méditerranée (l’enjeu principal de la bataille de Lépante) s’est progressivement effacé dans les années suivantes avec l’essor des flottes océaniques qui avait commencé quelques décennies plus tôt.

Même si des batailles antérieures plus limitées l’avaient déjà annoncée, même si la flotte chrétienne comportait un nombre important de galères (mais la flotte turque n’avait pas de galéasse), et même si l’emploi du canon a été moins décisif que la légende ne l’a voulu, on considère la bataille de Lépante comme la fin des flottes de galères au profit des galions armés de canons.

Anecdotes

L’un des participants plus connus était l’écrivain espagnol Miguel de Cervantes, qui y fut blessé et perdit l’usage de sa main gauche. « Pour la gloire de la droite ! » dira-t-il dès lors.

Il est à noter que la flotte turque était notablement composée de janissaires (enfants chrétiens réduits en esclavage, islamisés et élevés pour devenir soldats d’élite de l’islam turc).

Les Turcs ont perdu 30 000 hommes, tués ou blessés, 3 000 sont faits prisonniers, 15 000 forçats chrétiens sont libérés. Les chrétiens ont 8 000 hommes tués, 21000 sont blessés, une dizaine de galères coulées. Lourd prix de la victoire ? Certes, mais le butin, s’il ne rend pas la vie aux morts, console les chrétiens de leurs pertes matérielles ; 117 navires, 450 canons et 39 étendards sont pris aux Turcs. Mais le plus beau résultat, c’est la victoire.

Lépante devient, au dire de Cervantès, « la plus mémorable rencontre qu’aient vue les siècles passés et qu’espèrent voir les siècles à venir ». La victoire est célébrée dans toute la chrétienté par une série de fêtes. La nouvelle se répand vite et accroît le prestige du roi d’Espagne, Philippe II. La légende de don Juan d’Autriche est née. Dans l’euphorie de la joie, certains imaginent d’autres victoires à venir. Pourtant, l’Empire ottoman n’a pas reçu une blessure mortelle : il se relève assez vite et, bientôt, il est à nouveau capable d’aligner ses menaçants vaisseaux, comme au temps d’avant Lépante. Ce n’est qu’apparence. Lé­pante a bien brisé quelque chose : l’image d’un Empire invincible. La paix devient possible en Méditerranée, la trêve s’installe de fait. Victoire navale et militaire, Lépante reste gravée dans la mémoire des Européens des XVIe et XVIIe siècles, parce qu’elle a été surtout une victoire morale et politique. Jamais fait militaire n’avait autant rendu confiance à la chrétienté que domine alors l’Espagne. C’est l’origine de la gloire de Lépante.

Heurs et malheurs du règne de Philippe II

Lépante, où don Juan d’Autriche agit sur l’ordre de Philippe II (1556-1598), n’est que l’un des aspects d’un règne dont la politique, intérieure et extérieure, s’explique en partie par un rêve : être le bras politique de la chrétienté catholique, c’est-à-dire lutter à la fois contre l’Infidèle – le musulman – mais aussi contre l’Hérétique – le protestant.

La révolte des Pays-Bas

Ce foyer s’allume en 1566 pour des raisons politiques et religieuses : le sectarisme du roi d’Espagne empêche toute conciliation, et la révolte se généralise en 1572, les Pro­vinces-Unies font sécession en 1579. Mal­gré le talent de leurs généraux, les troupes espagnoles ne parviennent pas à empêcher la dislocation de l’empire hérité de Charles Quint dans le nord de l’Europe, ni la constitution d’une puissance protestante.

L’intervention en France

La France est plongée dans les guerres de Religion : le pouvoir royal y est affaibli, les protestants ont un candidat au trône : le roi de Navarre, Henri, futur Henri IV. Le dévot Philippe II intervient inévitablement dans le conflit : il finance les catholiques de la Ligue, puis envoie ses armées lutter en France. Là encore, il échoue : il n’arrive pas à empêcher, en 1589, l’accession au trône de Henri IV, qui, il est vrai, s’est converti au catholicisme.

La lutte contre l’Angleterre

Le dernier volet de l’action extérieure du roi associe encore des aspects politiques (lutte pour la maîtrise des mers) et religieux (guerre contre l’anglicanisme) : en 1588, l’ex-époux de Marie Tudor envoie une « Invincible Armada », immense flotte qui a pour mission d’envahir l’Angleterre. La tempête, tout au­tant que le génie défensif des marins an­glais, convertit cette expédition de gloire en expédition de deuil. Dans ses dernières années Philippe, qui gouverne depuis son palais-monastère de l’Escurial, est pris du même sentiment d’échec qui a marqué les dernières années de son père, Charles Quint.