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lundi 12 septembre 2016

Le jour où la Suisse moderne est née




Le 12 septembre on fêtera l’avènement de notre Constitution. Un anniversaire sans tambours ni trompette, que les grandes célébrations du 1er août ont remplacé. Explication d’une création politique brutale.

Nous sommes le 12 septembre, anniversaire de la naissance de la Confédération suisse moderne, en 1848. L’événement n’est pas fêté officiellement. Depuis l’année dernière toutefois, les associations de résistance au mysticisme de 1291 organisent des banquets de célébration de ce jour fameux qui marqua l’entrée en vigueur de la première Constitution fédérale. Il y aura des agapes à Berne, Zurich, Aarau, Winterthur et Genève.

Comme l’Allemagne ou l’Italie, la Suisse est un Etat jeune fondé sur une tradition ancienne. La tradition a pour elle des coutumes et des mythes. Son espace, formé de cantons puis d’associations de cantons, est essentiellement alémanique, hormis ses anciennes colonies vaudoise et tessinoise. L’Etat suisse de 1848 a au contraire un territoire fixe, organisé et pleinement assumé comme multiculturel. Il incarne les idéaux du siècle révolutionnaire commencé aux Etats-Unis et en France.

Souvenir de 1291

En 1848, le régime a changé. L’ancien, patricien, aristocratique, cantonaliste, a été remplacé par le nouveau, démocratique, fédéraliste et national. Pourquoi en Suisse, le changement de régime n’est-il pas célébré comme en France, aux Etats-Unis ou en Italie, par exemple? Pour ménager ceux qui ne l’ont pas voulu, les vaincus de la guerre du Sonderbund envers lesquels les vainqueurs se sentaient redevables? C’est ce que suggère le message aux Chambres de 1889 dans lequel le Conseil fédéral propose l’organisation d’une fête nationale le 1er août 1891 en souvenir du pacte de 1291: «Certes, aujourd’hui comme de tout temps, l’organisation intérieure de nos rapports politiques et économiques n’est pas exempte de luttes et de controverses mais cela n’empêche pas tous les Suisses de rester unis dans leur amour pour la libre patrie et de bénir le jour qui la leur a créée.»

«La date du 12 septembre 1848 ne divisait plus, mais sans pour autant rassembler»

Reportée à 1291, la «création» consolait des coups et blessures de ce XIXe siècle brutal accoucheur de l’Etat fédéral. En cette époque surchargée de passions nationales quand, à l’instar d’autres pays, la Suisse cherchait à manifester son existence politique par une fête, elle ne choisit pas de marquer son changement de régime mais au contraire sa continuité. La date du 12 septembre 1848 ne divisait plus, mais sans pour autant rassembler. Toute la bile n’en était pas sortie. Rendre aux Waldstätten leur rôle fondateur dans la nouvelle Confédération et du même coup gratifier celle-ci d’une longue ancienneté historique satisfaisait tout le monde.

Bouleversement effarant

Mise à l’écart du calendrier national, la proclamation de la première Constitution, le 12 septembre, a alors souffert d’un désintérêt politique et académique. Les protagonistes en sont peu connus, leurs débats ignorés. Ils sont des ombres réunies dans un premier parlement dont on ne sait presque rien ou dans un premier Conseil fédéral dont les sept figures n’ont de nom que pour les lettrés. Tandis qu’on trouve sur Internet la controverse qu’en ce même jour du 12 septembre 1848, Alexis de Tocqueville et Alexandre Ledru-Rollin entretenaient à Paris devant le parlement sur l’inscription du droit au travail dans la Constitution de la Deuxième République française.

L’historiographie suisse insiste sur l’avènement des idées libérales dans les cantons, sur les révolutions qui, l’une après l’autre, ont promu dans les constitutions locales les principes fondateurs de la future Confédération. Mais les mois de la fondation et de la naissance restent silencieux. Ils se trouvent dans les bibliothèques savantes, loin des librairies et de l’accès populaire.

«C’est pourtant dans ce chaudron bouillant d’affrontements d’idées et d’antagonismes de pouvoirs que l’expérience suisse a pris son sens moderne et acquis sa crédibilité internationale»

On ne ressent plus aujourd’hui la réalité des bouleversements survenus en ce milieu du XIXe siècle, sans doute effarants pour les contemporains. Les étapes de l’unification suisse – monnaie, poste, démembrement des péages, code civil – sont racontées comme une suite de progrès tenant de la fatalité historique. C’est pourtant dans ce chaudron bouillant d’affrontements d’idées et d’antagonismes de pouvoirs que l’expérience suisse a pris son sens moderne et acquis sa crédibilité internationale.

Des morts à Lucerne

La Confédération est née de ce siècle européen qui opposait les principes de nationalité, de laïcité et de liberté, inscrits dans les droits de l’homme, et la confession catholique universaliste avec son ordre social hiérarchique légitimé par le pape. Avec toutes ses nuances, l’opposition traversait les sociétés jusque dans leur quotidien, personne n’y échappait. Elle était violente. On tuait pour ses idées. Il y eut 112 morts et 189 blessés en 1844 lors de l’expédition malheureuse des corps francs protestants lancés contre Lucerne qui venait de confier ses écoles aux jésuites. Les Lucernois escomptaient de la Compagnie de Jésus une éducation à même de perpétuer les valeurs catholiques. Un scandale pour les esprits libéraux pour qui l’avenir serait séculier ou ne serait pas.

Révolutions multiples

1848 était une année de crise économique. Trois révolutions simultanées, démographique, agricole et industrielle, épuisaient les légitimités traditionnelles. On luttait, selon les situations, pour l’indépendance, ou pour l’unité nationale, ou pour la République, ou encore pour l’émancipation, Marx et Engels publiaient le Manifeste du parti communiste. L’Eglise catholique elle-même était secouée.

Pie IX, qui avait succédé à Grégoire XVI en 1846, avait commencé comme «pape des droits de l’homme», modernisant les Etats pontificaux et la vie ecclésiastique dans un esprit libéral apprécié des milieux catholiques suisses les plus conciliants. Victor Hugo le portait aux nues. En avril 1848 cependant, ce pape dont les libéraux avaient fait leur ami condamnait la guerre de Charles-Albert de Piémont-Sardaigne contre l’Autriche, puissance catholique: «Nous avons su que certains ennemis de la religion catholique ont profité de l’occasion pour enflammer les âmes allemandes afin de les détacher du Saint-Siège.»

Virage conservateur de Pie IX

En septembre 1848, il nommait encore à la tête de son gouvernement le réformateur modéré Pellegrino Rossi, le même qui avait été rapporteur en 1832 d’un projet de constitution suisse désavoué par la Diète. Par Rossi, la Confédération nouvelle avait l’oreille du pape. Mais son assassinat, quelques mois plus tard, et la tournure révolutionnaire des événements de 1848 allaient faire de Pie IX un pontife ultraconservateur, l’auteur en 1864 du Syllabus contre le rationalisme et dont les dogmes sur l’infaillibilité du pape et l’Immaculée Conception pèseraient lourd dans l’approfondissement ultérieur de l’unité helvétique.

De l’or en Californie

Pendant ce temps en Californie, le Suisse Louis Sutter découvrait de l’or et l’Allemagne était sens dessus dessous. Le 12 septembre 1848, Karl Marx écrivait dans la Gazette rhénane: «Si l’on provoque ainsi à la guerre civile entre la Prusse et l’Allemagne, alors les démocrates savent ce qu’ils ont à faire.» Le 17 septembre, Louis Napoléon Bonaparte, ancien élève de Dufour à l’école militaire de Thoune, était élu dans cinq départements français. «La République sera l’objet de mon culte», déclarait-il. Il ne restait que quatre ans jusqu’à ce qu’il se proclame empereur et se fasse l’ami capricieux d’une Suisse dont il aimait sans doute l’idée mais pas toutes ses conséquences.

Les banquets de commémoration du 12 septembre 1848 célèbrent la modernité de la Suisse, son ancrage dans l’histoire révolutionnaire européenne. Ils sont aussi une invitation à creuser davantage et à faire connaître le détail des circonstances qui, à ce moment-là, par la combinaison du hasard et de la volonté, ont permis la naissance, au milieu du continent, d’une Confédération vraiment indépendante.

Joëlle Kuntz