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samedi 24 juin 2017

Le prêtre qui a abusé de Daniel Pittet réduit à l'état laïc


Le Père Joël Allaz accusé d'abus sexuels a été exclu de l'ordre des capucins, 
mais ceux-ci continueront de l'héberger.
© Keystone


Le père capucin (Le Père Joël Allaz) qui a abusé sexuellement du Fribourgeois Daniel Pittet a été exclu de l'ordre par le Vatican. Il ne peut par ailleurs plus exercer en tant que prêtre.

Le 20 mai, la Congrégation pour la doctrine de la foi à Rome a décidé de le libérer des voeux monastiques et de le réduire à l'état laïc, apprend-on samedi sur le site officiel des capucins de Suisse. Les religieux vont cependant continuer à héberger le prêtre de 76 ans, car il est «malade et fragile».

Un livre comme déclencheur

Daniel Pittet a publié en février «Mon Père, je vous pardonne... survivre à une enfance brisée», un témoignage de son calvaire. Le bibliothécaire de 58 ans raconte avoir été violé par un prêtre capucin dès l'âge de 9 ans à Fribourg entre 1968 et 1972. Le père est nommé dans l'ouvrage et M. Pittet lui avait même permis de s'y exprimer. Le pape François a préfacé le livre.

Le 17 mai, une commission d'enquête indépendante a commencé à examiner les révélations du Fribourgeois à la suite de la publication de l'ouvrage. Les résultats devraient être disponibles dans quelques mois. Les faits sont prescrits.

Pas un jour en prison

En 1989, Daniel Pittet a alerté le diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg, après avoir rencontré un enfant victime du prêtre pédophile. Les capucins ont muté le prêtre en France, à Grenoble, puis à Lyon après de nouveaux soupçons. Il vit aujourd'hui dans un couvent de capucins en Suisse alémanique.

Dans les années 2000, Daniel Pittet a témoigné à la télévision. Le Ministère public fribourgeois a enquêté. Son rapport rendu public en 2008 recensait en Suisse 22 victimes entre 1958 et 1995 (Fribourg, Vaud, Valais, Genève). Mais tous ces cas étaient prescrits. M. Pittet estime que le prêtre a fait une centaine de victimes.

Le bourreau n'a pas passé un seul jour en prison. Sa seule sanction a été une peine de deux ans et demi avec sursis, pour des abus sur son neveu et sur un autre enfant dans les années 1990. Ce jugement a été rendu par le Tribunal de grande instance de Grenoble en 2012.

Les capucins parlent

La province suisse des capucins a complété le 25 février 2017 les informations sur le traitement du cas du Père Joël Allaz qui a abusé de plusieurs dizaines d’enfants durant une trentaine d’années, en Suisse et en France. Dans un communiqué, elle revient notamment sur le rôle et la responsabilité du Père Mauro Jöhri, aujourd’hui ministre général de l’ordre, mis en cause dans la presse alémanique.

Après les révélations de Daniel Pittet sur les viols commis par le Père capucin Joël Allaz, la responsabilité de ses supérieurs successifs est interrogée. Le Père Gervais Aeby, aujourd’hui décédé, Mgr Paul Hinder, devenu évêque d’Arabie du Sud, le Père Mauro Jöhri et le Père Ephrem Bucher sont notamment mis en cause.

Le Père Gervais Aeby est provincial des capucins suisses de 1986 à 1989. Lorsque Daniel Pittet dénonce son abuseur au début avril de 1989, c’est lui qui doit gérer l’affaire. Le Père Joël est alors déplacé à Grenoble. Mais le 19 septembre 1989, au retour d’un voyage au Tchad, le Père Gervais est tué dans l’attentat contre le DC10 de l’UTA, commis par des agents libyens, au-dessus du Ténéré.

Son successeur est le Père Paul Hinder qui occupera cette charge jusqu’en 1995. “Le Père Aeby ne m’a jamais informé des véritables raisons du déplacement du Père Joël en Savoie”, a-t-il expliqué à kath.ch. Et de toute manière la mort l’en a empêché.

Aucun signalement entre 1995 et 2001

Le Père Mauro Jöhri assume ensuite la charge de supérieur des capucins suisses de 1995 à 2001. Durant ces six ans, alors que le Père Joël réside et travaille à Genoble, il n’a connaissance d’aucune nouvelle plainte de victimes contre lui et ne reçoit aucune autre information sur des abus sexuels sur mineurs.

Le Père Ephrem Bucher arrive à la tête des capucins en 2001. Lorsque le cas du Père Joël est révèlé une première fois au grand jour en 2002, il est sous le choc, notamment parce qu’il connaît personnellement le prêtre. Les deux hommes ont partagé ensemble une année de séminaire. Le provincial décide d’aller trouver le prêtre vaudois en France, où il a été muté en 1989. Le prêtre travaille toujours en paroisse, à Grenoble. Il nie avoir récidivé depuis son déplacement en France. Ephrem Bucher explique avoir pris ces affirmations “avec des pincettes”. Il applique à son égard une politique d’isolement, en l’envoyant au couvent de Bron, près de Lyon, où tout travail pastoral lui est interdit. Le provincial lui impose également un suivi psychologique. Dès lors, le Père Joël n’est plus en mesure d’agresser des enfants. Aujourd’hui, l’ancien provincial admet avoir fait preuve de négligence: “On aurait dû creuser davantage au lieu de simplement le déplacer. J’aurais dû signaler le cas à la justice”.

Retour en Suisse en 2005 à la demande du responsable de France

En 2005, le Père Mauro est à nouveau élu supérieur. Le provincial des capucins de France exige alors que le Père Joël soit renvoyé en Suisse. Et c’est ce qui se passe. Pour éviter tout risque de récidive, le Père Mauro retire aux Père Joël le droit de célébrer la messe et lui interdit toute activité pastorale. Il lui interdit aussi de quitter le couvent sans être accompagné. Depuis cette période il n’y pas eu de récidive, explique le communiqué des capucins.

Après l’élection du Père Mauro Jöhri comme ministre général de l’ordre en 2006, Ephrem Bucher reprend la charge de provincial. Aucune autre mesure n’est prise car le Père Joël est sous stricte surveillance dans un couvent.

Le cas de Joël Allaz porté quatre fois devant la justice

Le cas du Père Joël Allaz a également été porté à plusieurs reprises devant la justice civile. En 1995, une première plainte pour abus sexuels a été déposée à Saint-Maurice, en Valais. Elle n’a pas pu être reçue par le juge d’instruction puisqu’elle concernait des cas prescrits, selon la loi de l’époque.

En 2002, le diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg instaure la Commission SOS Prévention auprès de laquelle se présentent deux victimes présumées de Joël Allaz. Les informations récoltées par cette commission et autres documents transmis notamment par l’ancien official, Mgr Jean-Claude Périsset, serviront de base pour une enquête judiciaire instruite à Fribourg. La juge d’instruction Yvonne Gendre confirme le 3 novembre 2008 que si l’enquête préliminaire a pu identifier 22 victimes, tous ces cas sont cependant prescrits et dès lors aucune accusation formelle ne peut être recevable. Durant l’enquête préliminaire toutefois, le religieux. mentionne deux autres victimes dont il a abusé en France entre 1992 et 1995. Le dossier est alors transmis au procureur de Grenoble. Le 5 janvier 2012 Joël Allaz est condamné par le tribunal correctionnel de Grenoble à une peine de deux ans de prison avec sursis.

En 2008, après les révélations de la juge fribourgeoises Yvonne Gendre, le procureur général du Jura a ordonné une enquête pour vérifier si le Père Joël avait récidivé dans le Jura où il résidait depuis 2005. L’enquête sera classée sans suite, la police n’ayant enregistré aucun signalement ni aucune plainte de victime jurassienne. Le capucin n’avait pas accès à internet et ne possédait aucun objet ou document compromettant.

Maurice Page