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dimanche 9 juillet 2017

La Suisse oublie sa quatrième langue nationale


Depuis quelque temps, les langues minoritaires en Europe sont protégées et soutenues, pour les sauver de l’extinction. En Suisse également, où le rhéto-romanche est considéré comme langue menacée.

L’enseignement des langues étrangères à l’école ne doit pas supplanter le romanche, avertit le Conseil de l’Europe.
(Keystone)


Qu’ont en commun les Samis et les Caréliens en Scandinavie et les Rhéto-Romanches en Suisse? Ils parlent une langue en danger, selon l’atlas de l’UNESCO des langues minoritaires. Il n’y a plus en Suisse que 0,5% de la population à parler rhéto-romanche, langue qui s’est développée dans le canton des Grisons à partir d’un mélange de latin populaire et d’idiomes locaux.

Selon une étude de la Commission européenne, la limite critique pour la survie d’une langue serait d’avoir au moins 300'000 locuteurs. Avec les 35'000 personnes qui le parlent, le rhéto-romanche en est donc bien loin. Selon l’UNESCO, la moitié des plus de 6000 langues encore parlées dans le monde sont menacées d’extinction.

La Confédération et le canton des Grisons investissent ensemble 7,6 millions de francs par année pour le maintien du rhéto-romanche. S’y ajoutent près de 25 millions provenant de la redevance, versés à la radio-télévision romanche (RTR), unité d’entreprise du diffuseur national SRG-SSR. Existent également une agence de presse rhéto-romanche, financée par l’Etat, ainsi qu’une maison d’édition.

C’est bien trop, disent les critiques, parmi lesquels l’hebdomadaire Die Weltwoche, proche de la droite conservatrice. C’est le minimum vital, réplique l’association faîtière romanche Lia Rumantscha.

Langues en danger en Suisse

Que ce soit trop ou pas assez, l’engagement de la Suisse en faveur de ses langues minoritaires ne se fait pas sur une base volontaire. En 1997, la Confédération a ratifié la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires. Tous les trois ans, elle doit rendre compte de la situation dans un rapport. Et le Conseil de l’Europe critique, loue et fait des recommandations, que la Suisse doit mettre en œuvre. C’est ainsi par exemple que la Confédération et le canton des Grisons ont élaboré chacun une loi sur les langues, en suivant les prescriptions du Conseil de l’Europe.

En plus du rhéto-romanche, la Charte porte sur les autres langues minoritaires en Suisse, soit l’italien dans les Grisons et au Tessin, le francoprovençal, l’allemand des Walser, le yéniche (langue des gens du voyage) et le yiddish.

L’argent n’est pas le problème…

En comparaison avec d’autres langues minoritaires, en Suisse comme à l’étranger, le romanche ne va pas si mal, comme le reconnaît elle-même la Lia Rumantscha. Il jouit par exemple du statut juridique de langue nationale, synonyme de reconnaissance et de soutien officiels. Mais, comme le souligne Andreas Gabriel, de la Lia Rumantscha, «c’est dans la mise en œuvre que les choses traînent souvent».

Comme si on oubliait la quatrième langue nationale, déplore-t-il, en citant quelques exemples:
La Confédération: Lors de la dernière enquête par sondage de l’Office fédéral de la statistique, on a dit qu’il n’y avait des rhéto-romanches hors des Grisons que dans les agglomérations urbaines. Pourquoi? Parce que dans les autres régions, la taille de l’échantillon ne suffisait pas pour les prendre en compte. Le problème est connu, mais on ne voit aucune volonté de le résoudre, estime Andreas Gabriel.

Les médias: Le journal télévisé parle de la diversité linguistique de la Suisse, mais ne mentionne que trois régions linguistiques au lieu de quatre.

L’école: Pour augmenter la conscience de l’existence du quatrième groupe linguistique, la Lia Rumantscha souhaite que le rhéto-romanche trouve une place dans l’enseignement dispensé dans les autres régions linguistiques.

Pour autant, la Suisse ne fait pas mauvaise figure en comparaison d’autres pays, admet Corsin Bisaz. «Dans d’autres pays, les minorités linguistiques ont beaucoup souffert par le passé. C’est pourquoi on a introduit une forte protection juridique», rappelle-t-il. Mais en Suisse, cela n’a pas été vraiment nécessaire, car la minorité romanche est bien reconnue et aimée. «En tant que Rhéto-Romanche, on a la préférence quand on postule pour un emploi à la Confédération. On peut presque parler de discrimination positive», raconte le juriste. «Et en Suisse, avec la démocratie directe, il n’y a pas de tyrannie de la majorité. Le romanche s’est plusieurs fois trouvé renforcé par des décisions populaires».

Sauver les langues avec des initiatives populaires

Les droits populaires très développés sont une des forces de la Suisse, et la distinguent de l’Union européenne. Un exemple: une initiative citoyenne européenne prévoyait un paquet de mesures pour la promotion et la protection des langues régionales et minoritaires. Mais la Commission a rejeté l’initiative en 2013, au motif que ses demandes étaient «manifestement hors de ses compétences». La Cour européenne de justice ne l’a pas entendu de cette oreille et en février 2017, elle a déclaré illégale la décision de la Commission. Celle-ci a par conséquent dû enregistrer l’initiative.

Un aller et retour de ce genre ne serait pas pensable en Suisse. Si le nombre de signatures nécessaires est réuni, une initiative populaire est généralement soumise au vote sans «si» ni «mais». Depuis 1893, seuls quatre textes ont été déclarés irrecevables par le Parlement.


Sibilla Bondolfi