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samedi 30 septembre 2017

Leur bataille à Morat-Fribourg, quarante ans d’émancipation




Ce dimanche, la course Morat-Fribourg fêtera le 40e anniversaire de l’acceptation des femmes dans son peloton. Depuis Marijke Moser, première lauréate en 1977, la participation féminine a constamment progressé. Elles représenteront demain 43% des 13500 inscrits au total.

Forêt de Bouleyres, premier mardi soir d’automne. La pluie, qui s’intensifie au fil des minutes, fouette le fuchsia et le mauve des k-way. A l’entrée du bois bullois, des coureurs par dizaines bavardent. De tout, de rien, mais surtout «au féminin». Sur les 93 présents, deux tiers sont des femmes. Une représentation qui peut étonner. «Mais c’est la norme», nous dit-on, lors de ces entraînements communs de préparation à la prochaine Corrida bulloise. Pour relever un défi, reprendre une activité après la grossesse ou retrouver le groupe de copines, toutes ont trouvé leur motivation et participent ainsi à la féminisation de la course à pied.

Cette tendance, observable depuis quelques années déjà, s’accompagne désormais de records chiffrables sur les compétitions. Demain dimanche, elles représenteront 34,5% des 8500 participants au départ du 84e Morat-Fribourg. En comptabilisant les catégories enfants et nordic walking, la représentation féminine grimpe même à 43%! Des chiffres inégalés (voir infographie ci-dessous) pour la course commémorative, loin de s’imaginer atteindre de telles proportions il y a quarante ans.

Le 1er octobre 2017 fera date à double titre dans l’histoire de Morat-Fribourg. Cela fera exactement quarante ans que les femmes sont autorisées dans la course. Un anniversaire couronné par cette participation on le disait, mais également par les organisateurs: pour «la première fois depuis longtemps», la classique moderne présente une femme – la Vaudoise Maude Mathys – en tête d’affiche de son édition. «Cela me réjouit de voir la course féminine à l’honneur, apprécie Laurent Meuwly, directeur de l’épreuve. Quand on repense au passé, la situation tient du paradoxe.»

Morat-Fribourg pionnier

Se replonger dans le passé permet d’apprécier la folle progression du running chez les dames. Avril 1967: Kathrine Switzer brave l’interdit (les femmes, «au corps jugé trop fragile», étaient refoulées des courses dépassant les 800 m) et s’aligne sur le marathon de Boston. Chassée par les organisateurs, l’Américaine parvient néanmoins à rejoindre l’arrivée. L’événement marque le kilomètre zéro de l’émancipation des femmes à travers la course à pied.

Son combat l’amène en 1972 sur le bitume helvétique. A l’invite du Valaisan Noël Tamini, cofondateur de la revue spécialisée Spiridon, Kathrine Switzer ralliait «clandestinement» Morat à Fribourg baskets aux pieds. Une année auparavant, la Bernoise Marijke Moser, également partie sous un faux nom, était elle stoppée dans sa course à quelques centaines de mètres de l’arrivée.

Les revendications féminines se multipliant, Morat-Fribourg cède et admet officiellement les femmes au sein de son peloton en 1977. En 1 h 08, Marijke Moser devenait ainsi la première gagnante de la course fribourgeoise. Entraîneur, historien et réalisateur du film Free to run, Pierre Morath parle d’un moment important à l’échelle du pays. «Cette acceptation était synonyme de libération pour les femmes. Elle a permis de lancer le mouvement. Même si, durant quelques années, elles sont restées extrêmement minoritaires dans les courses», explique le Genevois de 47 ans.

La pratique, acceptée petit à petit dans les règlements, s’inscrit plus difficilement dans les mentalités masculines. La Romontoise Josette Garo se souvient de ses premières foulées, dans les années nonante: «ça faisait drôle, on se sentait encore regardées, voire jugées. Alors on évitait de passer devant les fermes», note la sexagénaire, qui sera demain au départ de Morat-Fribourg. «La course à pied gagne constamment en importance chez les dames, mais le mouvement se fera vraiment sur la durée», ajoute Pierre Morath.


Elles osent la compétition

Pratiqué par la grande majorité dans un esprit populaire, le running au féminin se développe notamment grâce aux entraînements collectifs organisés ici et là. «Ces groupes ont dopé l’intérêt et participé à cet engouement», soutient Janique Sciboz, entraîneure au SA Bulle. Responsable notamment du groupe adultes, où deux tiers des 50 membres sont des femmes, la coach J+S du Pâquier a pu constater une évolution dans les mentalités. «Les dames ne s’entraînent plus seulement pour se maintenir en forme, mais aussi dans le but de se dépasser. Beaucoup se prennent au jeu et participent ensemble à une course. Elles osent davantage se rendre sur une compétition.»

Une compétition qui n’a toutefois pas la même signification auprès de la gent féminine. «L’approche est totalement différente, note Pierre Morath. Elles y vont d’abord en quête de bien- être, dans un esprit de rassemblement. Ces valeurs ont indéniablement enrichi le monde de la course.»

Reste que ce potentiel féminin n’a pas été immédiatement exploité par les organisateurs d’épreuve. C’est du moins l’avis de Laurent Meuwly: «Si Morat-Fribourg a un temps vu sa participation faiblir, c’est notamment parce que la course n’a pas été assez à l’écoute des dames. Quand j’ai repris en 2001, elles constituaient l’un des axes de travail principal. Grâce à leur présence, Morat-Fribourg est devenue une vraie course populaire!» A l’arrivée, l’émancipation des femmes à travers la course à pied n’a fait que des gagnants. S’il a fallu quelques années à certains pour l’entendre, Kathrine Switzer, elle, le savait depuis longtemps. Plus qu’une pionnière, une pasionaria de l’effort pédestre.

«Un monde qui reste macho»

Demain, sur le coup de 11 h 15, une dame sera particulièrement attendue sur la place Georges-Python. Quatrième en 2014, Maude Mathys espère être la deuxième Suissesse à descendre sous l’heure, après la regrettée Franziska Rochat-Moser. A Morat-Fribourg, elle bouclera la meilleure saison de sa carrière. Championne d’Europe de course de montagne, la Vaudoise s’est également adjugé les records du Marathon de la Jungfrau, de Neirivue-Moléson ou encore de Montreux-Les Rochers-de-Naye. Interview avec une dame qui ne se gêne pas de bousculer la concurrence masculine.

Quel sentiment vous laisse cet «anniversaire» de l’acceptation des femmes, à Morat-Fribourg?
Pour moi qui ai toujours pu courir librement, cet interdit me paraît inimaginable. Et dire que cela remonte seulement à quarante ans! ça me choque presque. Heureusement, la perception a changé avec l’arrivée de nombreuses femmes. Nous avons démontré que nous sommes capables de réaliser la même distance que les hommes, qui ne sont plus seuls à courir dans un esprit de compétition. Des femmes s’alignent aussi pour la performance désormais, j’y vois une évolution positive.

L’égalité homme-femme est-elle pour autant atteinte?

En ce qui me concerne, au niveau des primes perçues notamment, la parité a toujours existé (n.d.l.r.: à Morat-Fribourg, une prime identique de 1500 francs est versée au lauréat masculin et féminin). Après, la course à pied reste un monde macho. L’image de la femme qui court en retrait demeure. Sur les courses, des hommes peinent encore à accepter d’être dépassés par une femme. Certains se permettent d’ailleurs de “sortir les coudes”.

Cela ne vous a pas empêchée de devancer tous les hommes il y a quinze jours, chez vous à la Cari-Run...

J’avais confié au cours d’une interview qu’une victoire au classement scratch constituait l’un de mes rêves les plus fous. Ce succès m’a donc fait plaisir, c’est sûr, bien que je sois une compétitrice plutôt qu’une féministe. Pour beaucoup d’hommes, terminer devant les meilleures dames relève du challenge. De mon côté, j’espère pouvoir réitérer cette performance, même si ce ne sera pas pour ce dimanche (rires).

Quentin Dousse