mardi 21 décembre 2010

LE VALAIS VEUT-IL «TUER» LE GRAND-SAINT-BERNARD?

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C'est la polémique en Valais, depuis que le Service cantonal des routes a interdit aux randonneurs à skis et en raquettes d'emprunter une trentaine de routes durant l'hiver. Parmi les tracés proscrits figurent plusieurs itinéraires très prisés, dont la route du col du Grand-Saint-Bernard. Ces interdictions au nom du «risque zéro» préfigurent-elles un bouclage général de la montagne en hiver? Reportage auprès des chanoines qui se battent pour conserver une tradition d'accueil vieille de plus de mille ans. > 27 L'accès à l'hospice, qui accueille 5000 nuitées par hiver, est désormais interdit au nom de la sécurité. andrea aborno

Vent glacial, flocons, brouillard... L'hiver est rude au col du Grand- Saint-Bernard, à 2469 m d'altitude. Et long: la route est fermée au trafic motorisé du 15 octobre au 1er juin. «La Liberté» s'y est rendue en peaux de phoque... Et en infraction, puisque l'Etat du Valais a décidé d'interdire la route aux skieurs, lugeurs et randonneurs en raquettes, durant tout l'hiver. Quitte à couper du monde la dizaine de personnes, dont quatre chanoines, qui y vivent à demeure. Et à torpiller une tradition d'accueil millénaire: chaque hiver, l'hospice enregistre plus de 5000 nuitées, sans compter les promeneurs qui font l'aller-retour dans la journée. Tout a commencé en automne 2009. L'Etat du Valais publie dans le «Bulletin officiel» sa décision de boucler l'accès piéton à une trentaine de routes du canton en hiver. Parmi elles, des itinéraires prisés comme la route du Grand-Saint-Bernard, le haut du val Ferret ou l'accès au lac de Tanay. La mesure passe inaperçue. Mais cette année, au moment de la matérialiser par des panneaux - un piéton entouré d'un rond rouge, c'est le tollé: oppositions, recours, interpellations au Grand Conseil... Vendredi, quatre nouveaux recours ont été déposés au Tribunal cantonal par l'hospice, des communes et un office du tourisme. «Cela fait mille ans que nous sommes au service de ce passage. Mais le canton ne nous a même pas informés», constate le chanoine José Mittaz, prieur de la petite communauté du col. Qui déplore «une décision sans lien avec la réalité». «Qui est bénéficiaire de cette mesure? Personne, pas même l'Etat du Valais, qui a voulu se prémunir et reçoit une avalanche de réactions.» A force d'interdire, les gens finiront par avoir peur d'aller en montagne, prévoit-il. «Deux groupes ont déjà renoncé à monter à cause de l'interdiction.»Mais pourquoi diable fallait-il boucler ces routes? Question de sécurité, explique Albert Fournier, chef du Service valaisan des routes et cours d'eau. «Selon la loi, les randonneurs empruntent les sentiers sous leur propre responsabilité. Mais sur une route cantonale, c'est au canton d'assurer la sécurité, ou d'interdire l'accès en cas de danger. Or, toutes ces routes se situent en «zone rouge» de dangers naturels. Et elles restent des routes - même s'il y a trois mètres de neige dessus.» Et tant pis si elles ne sont ni plus ni moins dangereuses que les pentes qui les entourent.
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«Syndrome Ponce Pilate»

«Le Valais est en plein syndrome Ponce Pilate», déplore Joachim Rausis, député et secrétaire communal d'Orsières. «L'Etat se lave les mains pour éviter toute responsabilité si par malheur un accident survenait.» Il nuance l'argument du danger: «La zone rouge concerne avant tout les risques naturels pour les constructions, et ne doit pas dicter la pose de panneaux d'interdiction pour des randonneurs à ski, qui s'exposent à un danger fluctuant chaque jour selon la météo, les chutes de neige, etc.»Va-t-on finir par interdire le libre accès à la montagne? «On est de plus en plus restrictif et je le regrette», reconnaît Albert Fournier. «Mais il y a beaucoup d'abus, et chaque année l'Etat du Valais est attaqué en justice suite à des accidents. On doit clarifier les responsabilités.» Le problème, c'est que la meusre n'est pas très claire, justement. Car si le canton interdit l'accès, il n'envisage pas d'amender les contrevenants. «Le but n'est pas d'empêcher les gens de passer, mais de les rendre attentifs au risque», justifie Albert Fournier. Face à la grogne, il envisage d'ailleurs de renoncer aux panneaux d'interdiction pour des écriteaux de mise en garde. «Vouloir tout contrôler en termes d'interdiction et d'autorisation, c'est infantiliser la société», souligne José Mittaz. Comme ailleurs en montagne, le risque est présent au Grand-Saint-Bernard: l'itinéraire n'est ni damé, ni balisé, et des coulées touchent la route chaque hiver. Mais le dernier accident mortel remonte à dix ans. «Le choix de monter ou non appartient à chacun, selon ses aptitudes et les conditions du jour. On ne peut pas en décider à votre place.»Pour cet hiver, les usagers devront se décider... en s'accommodant d'un certain flou. Une interdiction sans panneau ni amendes, des recours en cascade... Et les assurances, au fait? Albert Fournier se veut rassurant: «Nous leur avons posé la question: elles ont certifié qu'en cas d'accident, elles ne se retourneront pas contre les randonneurs qui emprunteront ces routes.» C'est déjà ça.

* Image tirée du livre «Un coeur dans les pierres: L'hospice du Grand-Saint-Bernard aujourd'hui», photos d'Andrea Alborno, textes de Pierre Rouiller, Ed. du Midi. http://www.albornophotos.ch/

Annick MONOD
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La valeur du risque
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La polémique autour de l'accès à l'Hospice du Grand-Saint-Bernard est emblématique. Elle illustre le paradoxe d'une époque qui demande tout et son contraire à la nature: confort et isolement, aventure et sécurité. La démocratisation du ski de randonnée et la mode de la raquette à neige ont rendu la montagne plus accessible. Et la présence d'une route, même cachée par des mètres de neige, peut donner une illusion de facilité aux randonneurs peu expérimentés. Face à cette évolution, la question du risque se pose bel et bien. Mais elle ne doit pas faire oublier que la montagne est avant tout un espace de liberté. Il n'y a pas de liberté sans permission de faire ses propres choix - et d'en assumer les conséquences. A la question du risque, on peut répondre par l'information, et pourquoi pas aussi par la formation. Mais interdire, c'est substituer le juridisme au bon sens, la peur à la responsabilité. C'est absurde.L'Hospice du Grand-Saint-Bernard invite à se mettre en marche, justement, pour trouver sa liberté. Les chanoines ne se sont pas isolés en altitude pour gérer un hôtel de plus dans une offre de loisirs saturée. Ils animent une sentinelle d'humanité où chacun est accueilli sans questions - à condition d'y monter par ses propres moyens. «La réalité de la montagne nous montre que pour vivre, il faut consentir au risque», rappelle le chanoine José Mittaz. «Le chemin qui mène au col permet à chacun de se confronter à cette réalité, dans un monde toujours plus virtuel.» A défaut, nous finirons tous par vivre bien à l'abri sous emballage stérile: protégés de tout risque, de tout choix, de tout chagrin et de toute surprise. Et on réalisera que cette vie-là ne vaut pas d'être vécue.
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Annick MONOD