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mardi 3 novembre 2015

Moines et abbayes : le coeur battant de la société médiévale


Toutes les grandes religions connaissent le monachisme, un choix de vie qui porte certains croyants à renoncer à la vie de famille, au moins temporairement, pour magnifier leur foi en collectivité, par la dévotion et la charité.

Cette pratique structure, par exemple, la société contemporaine en Thaïlande, pays profondément bouddhiste. Mais elle a aussi structuré l’Égypte chrétienne des premiers siècles et plus encore l’Europe médiévale.

Les monastères apparaissent alors comme des pôles de stabilité et des organisations économiques innovantes dans une société instable et pauvre. Leur fonction sociale, chanter la louange de Dieu (opus Dei en latin), est perçue comme vitale par la communauté des fidèles.




Ermites et cénobites des origines

Les premiers siècles de la chrétienté voient la multiplication, en Égypte, des ermites (du mot grec eremos qui désigne le désert) ou anachorètes (du grec ana, à l’écart, et khorein, se retirer). Ils auraient été jusqu’à cinq cent mille !

Leur modèle est Saint Antoine, considéré de façon un peu abusive comme le « Père des moines d’Occident (et d’Orient) ».




Un contemporain moins prestigieux, saint Pacôme, inaugure, en 315, la vie communautaire ou cénobitique (du mot grec keinobios qui désigne ceux qui vivent ensemble et s’oppose à anachorète) en haute Égypte, où il rassemble jusqu’à 1.300 moines.

Le monastère est ceint d’une clôture qui le protège des pillards. Il vit en autarcie et se suffit à lui-même avec une organisation calquée sur les villae romaines (grandes exploitations agricoles).

Le monachisme pénètre à la même époque en Occident, où Saint Martin fonde un premier monastère à Ligugé, près de Tours, vers 363.

Mais, il y a encore beaucoup d’ermites qui hantent les clairières et des moines « gyrovagues » qui errent deçà delà en quête d’un maître spirituel qui les satisfasse.

Le premier qui va réunir les suffrages est Saint Benoit de Nursie, fondateur de l’abbaye du Mont-Cassin, entre Rome et Naples.

La révolution bénédictine

Saint Benoît écrit une règle inspirée de ses prédécesseurs mais qui s’en distingue par le souci de l’équilibre. Loin de toute extravagance, il prône une discipline saine fondée sur la prière et le travail manuel (orare et laborare) et garantie par une stricte obéissance à l’abbé, lequel est élu à vie.

Il précise qu’à la mort de l’abbé, les moines se réunissent en chapitre pour choisir celui qui est le mieux apte à lui succéder. Il précise seulement qu’il doit être choisi par la part la plus saine des moines (sanior pars en latin).

Il n’est pas encore d’élection au sens que nous lui connaissons, les premières communautés étant trop restreintes pour s’y prêter. On peut plutôt parler de cooptation comme cela se fait au sein du Conseil européen des chefs d’État pour désigner le futur président de la Commission…

C’est seulement au XIIIe siècle qu’émergera l’élection sur le principe un homme/une voix, avec désignation du nouvel abbé à la majorité (maior pars). Ainsi peut-on porter au crédit des moines bénédictins l’invention de la démocratie élective ou plutôt sa redécouverte après qu’elle fut tombée en déshérence suite à la ruine d’Athènes et de la Grèce antique.




Saint Benoît bouscule aussi les préjugés sociaux en exigeant des moines qu’ils se suffisent à eux-mêmes par le travail, lequel est ordinairement le lot des esclaves et des femmes dans les sociétés antiques. Ainsi, les moines vont-ils, à leur corps défendant, valoriser le travail et, en particulier, le travail manuel, pour le plus grand bénéfice de tous.

Sa règle s’impose grâce au soutien actif de Charlemagne et de son fils Louis le Pieux.

La société féodale d’Europe occidentale se structure très vite autour des monastères bénédictins, généralement fondés à l’initiative d’un riche et puissant seigneur.

Il n’y a pas de famille aristocratique qui n’aspire à placer au moins l’un de ses rejetons dans un monastère de bonne réputation pour qu’il s’instruise et assure le salut commun par ses prières. Ces enfants confiés aux monastères sont désignés sous le nom d’Oblats (du latin oblatus, « offert »).

La règle bénédictine a été, au départ, conçue pour les hommes mais les femmes ne tardent pas à réclamer des aménagements pour elles-mêmes. Peu à peu, elles obtiendront le droit de se consacrer elles aussi à l’opus Dei, comme à l’abbaye de Fontevraud.

Les moines au travail

Stables et plutôt bien organisés, les monastères vivent en autarcie, grâce au travail des moines mais aussi des paysans et des serfs qui vivent sur leurs terres. Ils exploitent la terre et disposent de tous les ateliers artisanaux nécessaires aux besoins de la communauté. Ils contribuent, ainsi, à la mise en valeur du territoire, précédemment mis à mal par les invasions et la disparition des institutions romaines.

Par leur puissance économique, ils dominent, de manière écrasante, la société féodale, dès l’époque carolingienne. Par leur activité intellectuelle, ils contribuent aussi à la résurrection de la culture antique et de la culture tout court.




Pour prier Dieu comme il convient, les abbés et les moines ont le souci, en effet, de revenir aux sources et pour cela de se plonger dans la lecture des ouvrages antiques. Ainsi, redécouvrent-ils le latin, passablement oublié aux temps mérovingiens, jusqu’à créer un latin médiéval, qui va devenir pour de longs siècles, la langue de communication de l’Europe lettrée.

C’est dans les monastères que se maintient un semblant d’instruction. L’école de l’abbaye de Fontenelle (aujourd’hui Saint-Wandrille de Fontenelle, en Normandie) aurait ainsi compté jusqu’à 300 élèves.

Mais les livres demeurent rares et l’on n’en dénombre jamais plus de 500 dans les bibliothèques monastiques. Aussi, les monastères, à l’époque carolingienne, se dotent-ils d’un scriptorium où les moines les plus aptes recopient assidûment les manuscrits, dans des conditions physiques très éprouvantes.

La révolution clunisienne

Le tournant survient au début du Xe siècle avec la création d’un monastère à Cluny, dans une lande proche de Mâcon, à l’initiative du duc d’Aquitaine.




Sans que nul s’en doute, il va devenir très vite le coeur et l’âme d’une réforme en profondeur de l’Église et de la société féodale, grâce à son privilège de ne plus dépendre du seigneur ou de l’évêque du lieu mais seulement du pape qui siège à Rome.

Ainsi, va-t-il moraliser le clergé mais aussi contenir les pulsions guerrières des féodaux et les orienter vers le service de  la veuve et de l’orphelin.

Cluny, très vite saturée par l’afflux de vocations, implante dans toute l’Europe des « abbayes-filles » dont l’abbé demeure sous l’autorité de celui de Cluny.

Après l’An Mil, on compte ainsi un total de 1450 communautés clunisiennes (monastères et prieurés) rassemblant dix mille moines, non compris, bien sûr, le personnel laïc et les oblats.

Mais la congrégation clunisienne porte aussi la plus grande attention à la liturgie.




Les offices gagnent en somptuosité à travers les chants grégoriens et la décoration des églises selon le style dit « roman ».

Au XIIe siècle, montent, cependant de toutes parts, des critiques à l’égard des clunisiens, auxquels on reproche leur relâchement, leur goût croissant du luxe, leur tendance à délaisser le travail au profit des offices; bref, leur prise de distance avec la règle bénédictine.

Deux siècles après la fondation de Cluny, ces critiques vont susciter la création d’une congrégation rivale, l’Ordre de Citeaux.

La réforme cistercienne

Les cisterciens, avec plus de succès que les autres, restaurent la règle bénédictine dans sa pureté originelle en rendant toute sa place à l’humilité, à la pauvreté et au travail, y compris le travail agricole. Ils réduisent la décoration des églises et la liturgie à l’essentiel : la contemplation de Dieu… en y ajoutant toutefois la dévotion à la Vierge.



Leur rayonnement va être plus rapide et plus étendu que celui de Cluny, plus bref, également. Cela, grâce au charisme exceptionnel de saint Bernard de Clairvaux. Cîteaux et ses « quatre filles », toutes bourguignonnes, à l’exception de Clairvaux, la champenoise, étendent partout leurs ramifications.

A la différence des clunisiens, les cisterciens veulent se suffire à eux-mêmes et ne faire appel ni à des serfs ni à la dîme, impôt d’Église auquel sont assujettis les paysans.

Aussi, confient-ils les travaux des champs et des ateliers à des frères convers ou converts (du latin conversus, converti).

Issus le plus souvent de la paysannerie, ils sont tonsurés comme les moines mais portent la barbe et surtout ne participent pas à la liturgie. Ils ont seulement le devoir d’assister à la messe dominicale.

La liturgie est le domaine réservé des moines de choeur, généralement issus de la petite ou moyenne noblesse comme saint Bernard. C’est aux moines de choeur aussi que revient la copie de manuscrits.




D’autre part, quand cela est nécessaire, les convers qui dirigent les « granges », autrement dit les exploitations agricoles, peuvent faire appel à des travailleurs extérieurs, quitte à leur verser une rémunération fixe et régulière. C’est la naissance du salariat moderne.

Innovateurs, organisés et diligents, les cisterciens vont, magistralement, valoriser les ressources de la terre partout en Occident, qu’il s’agisse d’irriguer, draîner, défricher, exploiter le sous-sol…

Ils améliorent, par croisements, les espèces animales et végétales, développent le labour profond et l’assolement triennal, enfin, font reculer la jachère.

Mort et renaissance

Mais, dès le XIIIe siècle, avec le développement des villes et de l’économie marchande, les monastères de tous ordres vont se marginaliser irrésistiblement. Ainsi, vont-ils, dès le début du XIIIe siècle, renoncer totalement à la copie de manuscrits, celle-ci étant reprise par des ateliers laïcs. Plus grave, ils vont être concurrencés par les ordres mendiants, tels les dominicains et les franciscains, qui fuient les « solitudes » et parcourent les villes, au plus près des fidèles.

Les ravages de la guerre de Cent Ans (XIVe siècle) puis la Réforme et la sécularisation des monastères par les princes luthériens d’Allemagne (XVIe siècle) vont accélérer le déclin des ordres monastiques…