Chu de che / Je suis d'ici / Sono di qui / Ich bin von hier ! Notre liberté ne nous a pas été donnée, mais combattue et priée par nos ancêtres plus d'une fois! Aujourd'hui, comme autrefois, notre existence en tant que peuple libre dépend du fait que nous nous battions pour cela chaque jour. Restez inébranlable et soyez un gardien de la patrie pour que nous puissions remettre une Suisse libre telle que nous la connaissions à la génération suivante. Nous n'avons qu'une seule patrie!

jeudi 23 avril 2026

L’humiliation du doge de Gênes par Louis XIV

 

Lorsque, le 28 février 2025, dans le bureau Ovale de la Maison-Blanche, Donald Trump humilie publiquement Volodymyr Zelensky, ce n’est pas sans rappeler l’humiliation publique que Louis XIV, roi très chrétien, fit subir au doge de Gênes en mai 1685. Parce qu’il met à mal la gloire confirmée du Roi-Soleil, cet épisode de sa vie politique a été effacé des livres officiels contant l’histoire du monarque. Nous le ressuscitons ici.

Le 15 mai 1685, à une extrémité de la Galerie des Glaces de Versailles   à peine inaugurée, le doge de la République de Gênes, roi de Corse, doit accepter l’humiliation que lui inflige le Roi-Soleil. Il lui faut prendre conscience que la loi du plus fort est toujours la meilleure, alors qu’il est le premier souverain étranger à fouler le parquet de la Galerie des Glaces.

Un célèbre tableau de Claude-Guy Hallé (1652-1736), Réparation faite à Louis XIV par le doge de Gênes, représente la scène : canne à la main, le roi est debout sur une estrade agrémentée d’un tapis de Perse et placée au fond de la galerie, près du salon de la Paix. À ses côtés, Monsieur, son frère ; Monseigneur, son fils ; et le duc de Bourgogne, son petit-fils. Face à lui, Francesco Maria Imperiale Lercari, doge de Gênes. Vêtu de velours pourpre, il s’incline bien bas, la main gauche sur la poitrine, celle de droite tenant le beretto dogale (le bonnet dogal). Quatre sénateurs génois en toges noires se tiennent derrière lui. L’espace est envahi par des courtisans emperruqués et embrocardés. On note un mobilier d’argent massif, somptueux et ciselé. Derrière le roi, dans la version versaillaise du tableau, on aperçoit un trône recouvert de lourdes feuilles d’argent et surmonté d’une couronne. Dans sa version marseillaise, il l’est d’une Victoire.

On connait la teneur exacte du discours prononcé en italien par le doge. C’est « un long discours tout ce dont on estait convenu auparavant » (1), dont voici le chef-d’œuvre de rhétorique diplomatique :

« Sire, ma République a toujours eu, parmi les plus grands principes enracinés de son gouvernement, celui d’observer la plus profonde vénération à l’égard de cette couronne qui fut transmise à votre majesté par ses illustres aïeux. Ainsi avez-vous été élevé à un très haut niveau de pouvoir et de gloire. Nous reconnaissons vos entreprises d’une grandeur inédite, telle qu’elle sera reconnue comme admirable pour la postérité. Je n’ai pas de mots pour exprimer que c’est avec une douleur extrême que nous avons été amenés à ressentir que nous avons déplu. Notre affliction est grande et nous espérons un retour en grâce. Quant à moi j’ai l’honneur inouï de me trouver ici, en face de votre Majesté […] ».

À leur tour, les sénateurs y vont de semblables compliments. Des discours d’une humilité totale. Nouvelles révérences. Au plafond de la Galerie, on peut lire sur l’un des tableaux de Charles Lebrun : « Le roi gouverne par lui-même ».

Si le doge est là, alors que les lois génoises lui interdisent de quitter sa terre lorsqu’il exerce ses fonctions, c’est que l’heure est grave. Louis XIV a exigé que le doge vienne en personne se repentir face à lui des offenses commises par Gênes envers la France. Autrement, Gênes sera détruite. Le Sénat génois a donc décidé d’autoriser son représentant à se rendre en France pour faire cesser les menaces du Roi-Soleil envers leur patrie.

De quels crimes et délits le doge de Gênes devait-il se repentir ?

C’est une vieille histoire. Depuis longtemps, les banquiers génois financent les opérations militaires de l’Espagne. Ils signent avec elle des asientos (contrats) s’appuyant sur des remboursements par l’impôt.

Fierté de Gênes, cité maritime, son port est admirablement équipé et on y construit de solides vaisseaux. En 1637, pour mieux protéger la République oligarchique, ses États et ses navigateurs, le doge Brignole déclare la souveraineté de la Vierge sur la ville.

Les affinités politiques et économiques entre Gênes et l’Espagne déplaisent souverainement à Louis XIV. Ces deux puissances sont dès lors déclarées adversaires de la France. Tous les prétextes seront bons pour rabaisser cette République méditerranéenne, dont les habitants sont surnommés les « Hollandais d’Italie ». En 1684, une sombre affaire de salve d’honneur tirée ou non par un vaisseau français à son arrivée à Gênes crée des tensions. La construction de galères destinées à l’Espagne, la concurrence avec Marseille, la vente de munitions à la régence d’Alger, les revendications du descendant de la famille Fieschi à l’égard de la République de Gênes — qui l’aurait privée de ses biens —, une inacceptable désinvolture envers l’ambassadeur de France — François Pidou de Saint-Olon — irritent au plus haut point le souverain français. Les historiens génois ont découvert qu’à cette période, des experts français déguisés en dessinateurs paysagistes, en colporteurs ou encore en religieux parcourent Gênes et recueillent des informations précieuses sur la topographie du port et de la cité. Le Roi-Soleil décide d’une opération punitive. Le marquis de Seignelay, intendant de la marine, et Abraham Duquesne, lieutenant général des armées navales, en sont chargés. Gênes doit être châtiée et, partant, dissuadée de s’immiscer dans les affaires de politique internationale. 

Jean Donneau de Visé écrit en juin 1684 : « […] Le 5 Mai elle [l’armée française] estoit composée de quatorze Vaisseaux, vingt Galères, dix Galiotes, deux Brulots, huit Flutes, vingt-sept Tartanes & soixante-dix petits bastimens à rame. Le 7 elle relâcha à la Rade des Isles d’Hieres. Le 12 tous les bastimens y estant assemblez, & Mr le Marquis du Quesne ayant reconnu que le vent étoit favorable, on mit à la voile. […] » (2)

Le 17 mai, 160 navires de guerre français se déploient devant la ville, la place de la Lanterna au Bisagno est prise, et l’entrée du port en est donc totalement interdite.

Le 23 mai, la flotte française est en mesure d’attaquer la cité, son port et ses faubourgs. Face à cette agression, Gênes mobilise ses navires de guerre, ses tartanes, ses embarcations à rames, et alerte ses soldats suisses. La Giunta di Guerra, présidée par le doge, ordonne que l’on tire des salves de dissuasion. Sans effet. Il y eut, parait-il, une tentative de négociation de la part de Seignelay : livrer quatre galères, envoyer des ambassadeurs, faire des excuses au roi, mais la majorité des sénateurs s’y refuse. « Le refus de se soumettre fait entrer Gênes dans la tragédie », relève l’historien Salvatore Rotta. Le bombardement recommence : c’est le prix à payer pour avoir décidé de résister.

Les sources génoises (textes et iconographies) sont abondantes sur le sujet. On sait que le bombardement de Gênes dura six jours et détruisit une bonne partie de la ville. Les Français utilisèrent des galiotes équipées de mortiers à bombes incendiaires de 12 pouces, d’un poids de 75 kg, ébranlant les fortifications. On évalue à 14 000 le nombre de projectiles meurtriers, et à 3 000 celui de maisons en ruine. Le palais ducal, la douane, la maison de Christophe Colomb et des églises sont endommagés. Des troupes tentent de débarquer, mais sont repoussées. Le gouvernement se réfugie à l’Albergo dei Poveri, une institution caritative. On y transporte le trésor de Saint-Georges. Descendus à terre, les Français pillent et incendient le faubourg de San Pier d’Arena, et leur chef d’escadre passe de vie à trépas. Les Génois résistent. Faute de munitions, les attaquants repartent, le 29 mai, et font voile vers Toulon. Pour maintenir la tension, l’escadre réapparait de temps à autre. Notons qu’une de ces bombes incendiaires est conservée au couvent Santa Maria di Castello.

En dépit de quelques réactions indignées — dont celles de l’Angleterre —, Louis XIV laisse entendre que tout pourrait recommencer si l’on n’accepte pas ses exigences. Les galères seraient désarmées, la république romprait tous ses traités défavorables à la France et paierait 100 000 écus aux Fieschi. En attendant, le 3 juin 1684, le roi enferme à la Bastille l’ambassadeur de Gênes, Paolo De Marini. Sous surveillance, il peut correspondre avec son gouvernement et préparer des négociations. Les diplomates s’activent. Le roi aurait fait savoir qu’il entendait « laisser un exemple mémorable de sa vengeance à tous ceux qui oseraient l’offenser ». Finalement, grâce à la médiation du nonce Ranucci, Colbert signe un traité le 2 février 1985. En effet, le doge a fait appel au pape Innocent XI. C’est donc le cardinal Angelo Ranucci qui devra intervenir auprès du roi : « Que Sa Majesté abandonne ses ressentiments », dit-il.

C’est alors que s’organise la grande scène du repentir public. Que le doge s’humilie devant le roi, et tout s’arrangera. Paolo De Marini est libéré le 12 février 1685. On obtient des réparations pour les églises endommagées.

Mais le doge doit s’excuser face à Louis XIV d’avoir été la victime de l’agression française. Il part pour Versailles au printemps, accompagné de sa nombreuse suite, dans un cortège de carrosses officiels. Ce dernier atteint le Piémont, où ils sont reçus par le roi Victor-Amédée II de Savoie. Le voyage se poursuit par le Mont-Cenis. À Paris, les Génois résident à l’hôtel de Beauvais.

Le doge séjourna dix jours à Paris. Après le temps des excuses, il lui fut réservée une visite guidée du château de Versailles, de ses appartements, jardins, ménagerie et fontaines. En guise de souvenir avant son départ, il reçut un portrait du roi dans un médaillon enrichi de diamants. Lorsqu’on demanda au doge ce qui l’avait le plus étonné à Versailles, il répondit : « Mi chi » (« moi ici » en dialecte génois).

Mauvais signal pour les Génois

Par cette humiliation, le doge génois ressentit le déclin de sa république dans le système économique méditerranéen et européen. Les dirigeants choisirent la neutralité politique. L’historien Fernand Braudel a remarquablement décrit la suprématie de Gênes en appelant cette période, de 1557 à 1627, « le siècle des Génois ». À ce sujet, son homologue François Fourquet écrit, dans un article intitulé « Villes et économies-monde selon Fernand Braudel » (1988) : « Les Génois pullulent depuis longtemps dans l’empire espagnol. Ils assurent une bonne partie du petit et du grand commerce. Mais leur génie, c’est la finance internationale. Ils vont être pendant 70 ans les banquiers du roi d’Espagne. C’est à Gênes que l’argent de l’Amérique espagnole afflue à partir des années 1570. Les Génois prêtent au roi les liquidités nécessaires au paiement des troupes qui font la guerre en Flandre, en assurent le transfert sur le théâtre des opérations. Ils se remboursent sur les recettes fiscales et sur le métal blanc en provenance d’Amérique. Séville, qui a le monopole des relations américaines, est sous leur contrôle. À Madrid, ils sont une trentaine au plus, “un État marchand dans l’État”, qui tiennent le roi ».

Par la suite, leur système perd de sa force. Les villes du Nord prennent le relais financier. La Bourse d’Amsterdam est construite en 1611 par l’architecte Hendrick de Keyser. Tous les talents chassés par les guerres des Flandres se retrouvent dans ces nouveaux espaces. Gênes n’est plus ce qu’elle était. Certes, elle continue à tisser le plus beau velours du monde, et le manteau du doge éblouit les courtisans, qui commandent des aunes et des aunes de cette étoffe, mais…

Une humiliation inquiétante pour les Européens

L’Europe reçoit mal le récit de cette visite honteuse. Bombardements et humiliations : voilà le sort que nous réserve le monarque français, concluent de nombreux princes, les poussant à adopter une stratégie défensive. La Ligue d’Augsbourg s’organise alors : commence la guerre de Neuf Ans (1688-1697). Elle oppose Louis XIV, allié aux Ottomans et aux jacobites irlandais et écossais, à l’empereur Léopold Ier du Saint-Empire romain germanique, puis à des princes protestants indignés par la révocation de l’édit de Nantes en octobre 1685.

Pour empêcher une guerre générale et les avancées des impériaux, Louis XIV décide de fabriquer un glacis outre-Rhin. Le marquis de Chamlay lui conseille d’entreprendre une politique de terre brulée : destruction des cultures, des élevages, des maisons à la ville et à la campagne, ainsi que des églises et de leurs trésors artistiques, après l’évacuation des habitants. Le roi accepte. En novembre 1688, le comte de Tessé reçoit l’ordre de détruire intégralement le château de Heidelberg, en Allemagne. La belle-sœur du roi de France et princesse palatine, Élisabeth-Charlotte de Bavière, n’a plus que ses yeux pour pleurer. Le sac du Palatinat en 1689 est considéré comme l’une des plus grandes erreurs stratégiques du Roi-Soleil : la destruction du château est encore reprochée aux Français, car elle provoqua l’opposition de l’Allemagne à Louis XIV et le renforcement de la coalition antifrançaise.

Dans Les soupirs de la France esclave, qui aspire après la liberté (1689), le protestant Pierre Jurieu (1637-1713) écrit contre le roi français : « Les Français passaient autrefois pour une nation honnête, humaine, civile, d’un esprit opposé aux barbaries ; mais aujourd’hui un Français est un cannibale ». C’est à peu près la même chose dans l’esprit des voisins. Pour pouvoir continuer à financer ses guerres, Louis XIV est contraint de vendre la Manufacture des Glaces. Cela ne suffit pas : il fait alors transmuter en argent comptant le mobilier d’argent de Versailles, celui-là même qu’il avait exhibé lors de l’humiliation du doge.

De cette abomination, Voltaire écrira plus tard : « C’était pour la seconde fois que ce beau pays était désolé sous Louis XIV ; mais les flammes dont Turenne avait brûlé deux villes et vingt villages du Palatinat n’étaient que des étincelles en comparaison de ce dernier incendie. L’Europe en eut horreur. Les officiers qui l’exécutèrent étaient honteux d’être les instruments de ces duretés […]. Si le roi avait été témoin de ce spectacle, il aurait lui-même éteint les flammes. Il signa, du fond de son palais de Versailles et au milieu des plaisirs, la destruction de tout un pays parce qu’il ne voyait dans cet ordre que son pouvoir et le malheureux droit de la guerre ; mais, de plus près, il n’en eût vu que l’horreur. Les nations, qui jusque-là n’avaient blâmé que son ambition en l’admirant, crièrent alors contre sa dureté, et blâmèrent même sa politique : car si les ennemis avaient pénétré dans ses États, comme lui chez les ennemis, ils eussent mis ses villes en cendres. Ce danger était à craindre : Louis, en couvrant ses frontières de cent mille soldats, avait appris à l’Allemagne à faire de pareils efforts » (3).

Gênes reste toujours marquée par cette lointaine humiliation

Rentré dans sa patrie, le 127e doge de Gênes termine son mandat — limité à deux ans — le 18 aout 1685. La paix est rétablie. Désormais, Gênes est en position défensive. Bien qu’elle ait adopté une politique de neutralité et d’inertie, elle est toujours soupçonnée du pire par le roi de France. Émile Vincens écrit : « Averti que Gênes proposait une alliance au duc de Savoie, [Louis XIV] écrivait : “Il ne convient pas à ce prince d’entrer en des engagements avec une république qui en a toujours de trop étroits envers l’Espagne pour être longtemps compatibles avec les miens” » (4).

Aujourd’hui, les Génois conservent un souvenir amer du bombardement de leur ville, tout comme de l’humiliation de leur doge. Lorsque, en 2004, Gênes fut déclarée « ville européenne de la culture », une gravure allemande (5) représentant le bombardement fut largement distribuée à l’issue des cérémonies. Ce document, enroulé, était ceint d’un ruban blanc et rouge aux couleurs de Gênes.

Notes

(1) Gaudenzio Claretta, « Il Doge di Genova alla corte di Versailles nel maggio dell’anno, 1685 », Giornale ligustico di archeologia, storia e letteratura, XII, 1885, p. 342 (https://​tinyurl​.com/​b​d​v​s​x​svr)

(2) Jean Donneau de Visé, Relation historique de tout ce qui a été fait devant Gênes par l’armée navale de Sa Majesté tres-chrestienne, Chez Thomas Amaulry, 1684, p. 97-98.

(3) Voltaire, Le siècle de Louis XIV, chap. XVI, 1751.

(4) Émile Vincens, op. cit., p. 228

(5) Titre : « Genua wird durch die Französische Flotta mit Fewer bëangstiget im Monat Majo 1684 », collection privée.

Florence Vidal

areion24.news

Le silence des festivals autour de Patrick Bruel ne passe plus

 

Le 18 mars dernier, Mediapart sonne le glas en publiant un article où huit femmes accusent Patrick Bruel de violences sexistes et sexuelles, dont une mineure au moment des faits. Depuis, les témoignages pleuvent pour dénoncer les comportements du chanteur de 66 ans. Trois enquêtes ont été ouvertes par la justice en France et en Belgique pour viol, tentative de viol et agressions sexuelles. Le chanteur, présumé innocent, conteste les faits.

Les accusations sont graves. Dans le milieu les langues se délient et un sentiment d'impunité prévaut: tout le monde dans l'industrie de la musique savait. Dans ce contexte, la question n’est pas seulement judiciaire. Elle devient aussi culturelle.

Car pendant que les révélations s’accumulent, Patrick Bruel reste programmé en juin au Bellarena Festival à Fribourg et au Pully LIVE Festival, dans le canton de Vaud. Les appels à l’annulation se multiplient, les pétitions circulent, mais du côté des organisateurs, le silence domine. Un silence qui interroge et met à l’épreuve les engagements affichés depuis #MeToo: jusqu’où une industrie est-elle prête à fermer les yeux?

No comment dérangeant

Des collectifs féministes ont déjà écrit aux organisateurs romands, dans la foulée des révélations. Une pétition a été lancée sous l'impulsion de la section fribourgeoise de la Grève féministe. Silence radio. Blick a tout juste réussi à arracher, fin mars, au Pully LIVE Festival qu'il «était trop tôt pour décider quoi que ce soit». Contactés depuis, nos sollicitations sont tout simplement restées lettre morte. Circulez, il n'y a rien à voir.

Ce mutisme interroge. Non pas parce qu’il tranche, mais précisément parce qu’il ne dit rien. A l’heure où les violences sexistes et sexuelles occupent une place centrale dans le débat public, ne pas se positionner revient à faire un choix. Le silence ne permet pas de rappeler son engagement.

Des chartes pour quoi faire?

Les festivals peuvent bien écrire ou signer des chartes de bienséance pour prévenir les comportements déplacés ou dangereux, encore faut-il les incarner lorsque la situation l'exige. La Ville de Pully peut aussi bien rappeler que les organisateurs sont sensibles à ces thématiques, au vue de leur silence, cela donne le sentiment d'un engagement de façade.

Le monde culturel n’est pas le monde judiciaire. Il n’a pas à dire le droit. Mais il peut dire quelque chose. Exprimer un cadre, rappeler des valeurs, reconnaître la gravité des accusations et pourquoi pas, agir? Car derrière ces récits glaçants, il y a des femmes qui ont osé prendre la parole. Et à ce stade, aucun mot ne leur a été adressé par les organisateurs. Ils attendent peut-être que la tempête passe, mais c’est sous-estimer la mémoire du public.

Et puis, à défaut de prise de position en soutien aux victimes, une autre question émerge. Peut-on maintenir des concerts sans offrir d’alternative à celles et ceux qui ne souhaitent plus y assister?

D'autres ont pris la parole

D’autres acteurs ont fait des choix différents. L’Arena de Genève a indiqué qu’aucune déprogrammation n’était envisagée «tant que le type n’a pas été jugé coupable». Une position discutable pour certains, mais au moins assumée. Elle a le mérite d’exister.

Pierre Betton, directeur du festival Grandes Marées en France, a lui mis en avant un autre aspect: l’économie. En effet, une annulation peut fragiliser un festival. Les organisateurs sont également soumis à des obligations contractuelles.

Mais ces contraintes n’empêchent pas de parler. Elles n’empêchent pas de poser un cadre, ni de rappeler des valeurs. Car au fond, la question n’est pas seulement de maintenir ou non un concert. Elle est de savoir ce que l’on choisit de dire — ou de ne pas dire — à un moment où la parole des victimes occupe une place centrale.

Se taire, c’est éviter de trancher. Mais c’est aussi laisser le malaise s’installer. Et aujourd’hui, ce malaise ne concerne plus seulement un artiste. Il vise aussi ceux qui choisissent de ne pas répondre.

Solène Monney

blick.ch

mardi 21 avril 2026

Les voitures étrangères sont filmées à nos frontières


La question de la protection des données suscite des débats, y compris dans le trafic routier. Toute personne entrant en Suisse est en effet enregistrée à la frontière. Des scanners captent les plaques d’immatriculation, permettant à la Confédération de savoir combien de temps les véhicules étrangers restent sur le territoire. Selon de précédentes informations officielles, un système de lecture automatique des plaques, comparé à des bases de données de personnes recherchées, est déjà en service sur 170 postes-frontières.

Ce dispositif fait réagir dans les pays voisins. Le journal régional allemand «Südkurier» s’est récemment penché sur le sujet. Sous le titre «eingereist, überwacht, speichern» («entré, surveillé, enregistré»), il s’interroge sur l’utilisation de ces données par la Suisse. Les autorités n’ont pas souhaité préciser quels postes sont équipés, invoquant des «raisons techniques d’intervention». L’office fédéral concerné s’est toutefois montré plus transparent sur l’exploitation des données. 

Il explique que ces informations permettent de déterminer la durée de séjour du véhicule en Suisse. La plaque, la date et l’heure sont enregistrées et conservées en principe durant 30 jours. Dans de rares cas, une image du conducteur peut aussi être captée. «Une identification des personnes est toutefois exclue en raison de la qualité des images», souligne l’office fédéral dans le «Südkurier».

Bientôt utilisé pour le péage alpin?

Ce qui suscite des critiques à l’étranger pourrait bientôt servir en Suisse, avec le projet de «péage alpin». Le Parlement a récemment décidé d’introduire une taxe de transit.

Si un véhicule enregistré à l’entrée quitte la Suisse en moins de 12 heures sans y séjourner plus longtemps, une taxe serait automatiquement due. En revanche, ceux qui passent la nuit sur place ne la paieraient pas. Les scanners pourraient ainsi être utilisés pour facturer ce futur péage. 

Le Conseil fédéral doit désormais élaborer un projet concret. Sa mise en œuvre nécessiterait toutefois une surveillance de l’ensemble des points de passage frontaliers. Cela impliquerait des coûts et une charge administrative importants, avait déjà averti – sans succès – le gouvernement.

Critiques de l'Allemagne

Le «péage alpin» suscite aussi des réactions à l’étranger. Le «Südkurier» évoque une «étrange voie spéciale» et un «entêtement dont on peut douter du sens». L’eurodéputé français Christophe Grudler a lui aussi critiqué la Suisse, accusée de «faire des automobilistes étrangers des boucs émissaires».

Une fois le projet finalisé par le Conseil fédéral, il devra être soumis à nouveau au Parlement. En cas de modification de la Constitution, une votation populaire sera nécessaire. Le processus devrait toutefois encore prendre du temps.

 Patrick Gerber

blick.ch

lundi 13 avril 2026

Novartis: Jet de luxe payé avec vos primes maladie

Novartis a offert un jet privé de modèle Dassault Falcon 8Xà ses patrons


La direction de Novartis, menée par Vas Narasimhan, s’est offert un jet privé flambant neuf, et pas n'importe lequel, puisqu'il s'agit d'un Dassault Falcon 8X. Selon le constructeur, ce modèle se distingue par «son efficacité, sa grande autonomie et son confort spacieux et silencieux». Dans sa configuration «trois salons», l’appareil dispose même d’une douche à l’arrière. Son prix de base avoisine les 60 millions de dollars, pouvant grimper selon les options.

Les assurés trinquent

Mais un point rend cet achat particulièrement sensible: d’après le blog financier «Inside Paradeplatz», qui a révélé l’information, cet achat a aussi été financé indirectement par l’argent des assurés suisses.

Comment Novartis justifie-t-elle cet investissement auprès des payeurs de primes? Et comment concilier cet achat avec les engagements environnementaux affichés par le groupe? Le «Beobachter» a adressé huit questions à l’entreprise et la réponse a été aussi rapide que laconique: «Nous confirmons avoir remplacé un jet privé utilisé à des fins professionnelles.» Le groupe n’a pas répondu aux autres question.

 Cette acquisition intervient alors que des négociations sont en cours entre l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) et les géants pharmaceutiques Roche et Novartis. Malgré des dépenses de santé déjà très élevées en Suisse – les troisièmes au monde par habitant selon l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), derrière les Etats-Unis et l’Allemagne –, les deux groupes réclament une hausse des prix des médicaments. En cas de refus de l'OFSP, Vas Narasimhan menace de ne plus introduire certains nouveaux médicaments sur le marché suisse, voire d’en retirer certains déjà en circulation.

«Fossé immense entre la direction et la population»

Un coup d’œil au registre suisse des aéronefs montre que ce Falcon 8X ne constitue qu’une partie de la flotte de Novartis. Trois autres jets privés de type Dassault Falcon 7X y sont également enregistrés, ainsi qu’un hélicoptère Eurocopter EC135.

Le critique pharmaceutique Beat Ringger, du mouvement «Pharma für alle», dénonce vivement cet achat: «L’acquisition de cet avion illustre le fossé immense entre la direction de Novartis et la population.» Selon lui, le groupe cherche à faire croire que des prix plus élevés sont nécessaires pour développer de nouveaux médicaments. «Ceux qui y croyaient devraient désormais revoir leur position», ajoute-t-il.

D’après son rapport annuel, Novartis a affiché l’an dernier une marge opérationnelle de 40,1%. Autrement dit, sur 100 francs de chiffre d’affaires, plus de 40 francs ont été conservés comme bénéfice d’exploitation. A titre de comparaison, Migros a enregistré une marge de 3,6%. En 2025, la direction de Novartis s’est partagé 113,6 millions de francs de rémunérations. A lui seul, Vas Narasimhan a perçu 24,9 millions. Les dix autres membres de la direction se sont réparti les 88,7 millions de francs restants.

Silence dans le camp bourgeois

Du côté politique, comment réagit-on à l’achat de ce jet? A droite, c'est le silence qui domine. L’Union démocratique du centre (UDC) indique ne pas vouloir se prononcer. Même position du côté du Parti libéral-radical (PLR), qui estime que «ce n’est pas le rôle de la politique de s’immiscer dans les décisions d’entreprises privées». Le Centre refuse également de commenter ce cas précis.

Les critiques sont en revanche plus véhémentes à gauche. Le Vaudois Samuel Bendahan, conseiller national du Parti socialiste (PS), dénonce vivement cette acquisition: «Alors que de plus en plus de familles peinent à payer leurs primes d’assurance maladie, Novartis s’offre un jet d’affaires de luxe.» Pour le PS, la demande du groupe visant à augmenter les prix des médicaments doit être abandonnée immédiatement. Le parti affirme qu'il se mobilisera pour faire baisser les coûts des médicaments, afin de maintenir des primes abordables.

La conseillère nationale Manuela Weichelt (Les Vert-e-s), estime pour sa part que cet achat ne représente que «la partie émergée de l’iceberg». «Demandez à un employé de Migros s’il souhaite financer, via ses primes, les jets privés des dirigeants pharmaceutiques», lance-t-elle. Selon elle, la Suisse doit réduire sa dépendance à certains producteurs de principes actifs et aux grands groupes pharmaceutiques, notamment en développant sa propre production de médicaments dont le brevet a expiré et en renforçant la collaboration avec les associations de pharmaciens.

Gian Signorell

beobachter.ch

dimanche 12 avril 2026

La civilisation perse survivra à Trump et aux mollahs

 

À l’heure où Donald Trump suspend in extremis ses frappes contre l’Iran après une médiation pakistanaise, la crise bascule sans se résoudre. Entre surenchère militaire, volte-face diplomatique et confusion stratégique, une autre réalité s’impose, plus lente et plus profonde : celle d’une civilisation iranienne plurimillénaire qui excède le tumulte des régimes et des crises contemporaines.

La décision de suspendre les frappes pendant deux semaines marque un tournant — mais pas nécessairement une désescalade. Elle confirme surtout une constante dans la méthode Trump : pousser la tension à son point maximal pour ensuite ouvrir, brutalement, une fenêtre de négociation.

L’ultimatum, les menaces d’anéantissement, les frappes sur des cibles stratégiques, puis soudain l’annonce d’un cessez-le-feu conditionnel : la séquence est typique. Elle relève moins d’une doctrine stable que d’une stratégie de saturation. Créer le chaos, imposer un rapport de force, puis se repositionner en artisan de paix.

Cette oscillation est une méthode, sans lignes rouges. Chez Donald Trump, l’imprévisibilité confine à une forme de dérive où la surenchère verbale tient lieu de stratégie, brouillant toute cohérence diplomatique et exposant la décision politique aux impulsions d’un seul homme, dont les pratiques excessives sont plus que discutées et discutables.

L’annonce d’un accord « presque finalisé », fondé sur une proposition iranienne en dix points, illustre cette logique. En quelques heures, la rhétorique passe de la destruction d’une « civilisation entière » à la promesse d’une « paix à long terme ». Cette plasticité du discours affaiblit la lisibilité américaine.

À Washington, le malaise est palpable. Plusieurs élus démocrates évoquent désormais le recours au 25ème Amendement des États-Unis pour déclarer le président inapte à gouverner. Même si cette hypothèse reste politiquement incertaine, elle traduit une fracture interne réelle dans un pays profondement radicalisé.

La médiation engagée par le Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif et le chef de l’armée Asim Munir met en lumière un déplacement du centre de gravité diplomatique. Washington ne dicte plus seul le tempo : un jeu plus fragmenté s’impose désormais, dans lequel des puissances régionales cherchent à jouer les intermédiaires.

Pour Trump, cette séquence peut être présentée comme une victoire : pression maximale, concessions iraniennes, ouverture du détroit d’Ormuz, perspective d’un accord. Mais cette lecture masque une réalité qui n’échappe plus à personne : les deux protagonistes cherchaient désespérément une issue à cette guerre d’usure sans véritable vainqueur ni vaincu.

Le temps court des puissances vs le temps long des civilisations

Face à cette agitation stratégique, une autre temporalité se dessine. Plus lente, moins spectaculaire, mais autrement plus stable : celle de la civilisation iranienne.

L’Iran d’aujourd’hui ne se réduit ni aux décisions de ses dirigeants ni aux pressions extérieures. Il s’inscrit dans une histoire longue de plus de 2 500 ans, faite de ruptures, d’invasions, de transformations et pourtant marquée par une continuité remarquable.

Surtout, il faut rappeler un fait souvent éludé dans les lectures géopolitiques : une large majorité de la population iranienne fréquemment estimée autour de 80 % selon diverses analyses et sondages indirects rejette le régime des mollahs. Ce décalage entre pouvoir et société est central. Il explique à la fois la fragilité interne du régime et la complexité de toute confrontation extérieure, qui risque toujours de frapper une population déjà en rupture avec ses dirigeants.

Les témoignages venus de Téhéran, au cœur de la crise, en donnent un aperçu. Une population qui s’adapte, anticipe, résiste. Des familles qui sécurisent leurs logements. Des enfants terrorisés mais protégés. Des jeunes qui continuent, malgré tout, à occuper l’espace public, parfois en desserrant les contraintes imposées par le régime.

Ces gestes disent une chose essentielle : la société iranienne déborde le cadre politique. Elle ne se laisse pas entièrement capturer par le régime, pas plus qu’elle ne se dissout sous la pression extérieure.

Le paradoxe est là. Alors que les dirigeants à Washington comme à Téhéran s’enferment dans une logique de surenchère, la société continue de fonctionner, de s’ajuster, de durer, de lutter.

C’est cette profondeur qui échappe aux logiques de court terme. Ni les menaces américaines, ni les rigidités du régime ne peuvent l’effacer. Elles peuvent la contraindre, la déformer, mais pas la détruire.

L’annonce d’un cessez-le-feu n’y change rien. Elle suspend la violence sans résoudre les tensions. Elle offre un répit, pas une issue. Au fond, cette crise révèle moins un affrontement décisif qu’un déséquilibre durable. Un monde où les décisions se prennent dans l’urgence, sous pression médiatique, dans un brouillage constant entre guerre et négociation.

Mais elle rappelle aussi une évidence souvent négligée : les régimes passent, les dirigeants aussi. Les civilisations, elles, persistent. La civilisation perse a traversé des empires et des effondrements. Elle survivra à Trump. Elle survivra aux mollahs. Et elle continuera, sous des formes renouvelées, à habiter l’histoire bien au-delà de cette séquence de crise.

mondafrique.com

vendredi 10 avril 2026

Le manchot empereur est officiellement classé espèce «en danger»

 

Le manchot empereur fait désormais partie des espèces «en danger», selon la nouvelle liste de référence établie par l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Il est menacé par le changement climatique qui frappe l'Antarctique.

La population de l'oiseau emblématique sera divisée par deux d'ici les années 2080 en raison du réchauffement qui fait reculer la banquise, selon l'organisation de référence, qui regroupe gouvernements, ONG et scientifiques.

«C'est une espèce très associée à la banquise et à la glace de mer. Or, depuis 2016-2017, il y a une forte diminution de l'étendue de banquise autour de l'Antarctique de manière assez globale et donc sans glace de mer, elle va avoir des grosses difficultés à survivre», explique à l'AFP Christophe Barbraud, chercheur au CNRS.

L'animal passe du statut d'espèce «quasi menacée» à «en danger» sur la liste rouge de l'UICN, l'inventaire mondial de référence sur l'état de conservation des espèces végétales et animales. L'otarie de Kerguelen a également rejoint cette catégorie, alors qu'elle était jusqu'à présent considérée à «préoccupation mineure».

«Après une évaluation attentive de différentes menaces potentielles, nous avons conclu que le changement climatique d'origine humaine représente la menace la plus significative pour les manchots empereur», a expliqué Philip Trathan, membre du groupe de spécialistes qui a travaillé sur la nouvelle évaluation de l'UICN.

«Espèce sentinelle»

C'est «une espèce sentinelle qui nous parle de notre monde qui change et de la manière dont nous contrôlons les émissions de gaz à effet de serre qui conduisent au changement climatique», a-t-il ajouté, cité dans un communiqué.

«Des modélisations de population prenant en compte de larges fourchettes de scénarios climatiques futurs montrent que, sans réduction abrupte et drastique des émissions de gaz à effet de serre, les populations de manchots empereur vont rapidement décliner au cours de ce siècle», explique l'UICN. Ces oiseaux se nourrissent d'espèces (poisson, calamars, krill, etc.) qui dépendent de la glace et se raréfient actuellement.

La fragmentation et la disparition de la banquise menacent aussi la reproduction de ces gros manchots, popularisés par le succès du film «La Marche de l'Empereur», qui privilégient ce terrain plat et stable pour incuber les oeufs en les tenant au chaud entre leurs pattes.

Les poussins sont ensuite élevés jusqu'à ce qu'ils développent des plumes imperméables. Mais si la glace fond trop tôt sous leurs petites pattes, ils risquent de se noyer et de geler.

Changements rapides

«Des colonies commencent à se relocaliser» et «ne vont pas forcément se reproduire sur la glace de mer mais vont monter sur la partie du continent antarctique qui est juste derrière», observe Christophe Barbraud.

«Mais les changements de glace de mer et le changement climatique sont extrêmement rapides actuellement. Et notre crainte, c'est que cette espèce n'ait pas un temps suffisamment long pour pouvoir s'adapter», souligne le chercheur. «Ce qui est assez unique, c'est la vitesse de changement», insiste-t-il.

«Le sort de ces magnifiques oiseaux est entre nos mains», a réagi dans un communiqué Rod Downie, du Fonds mondial pour la nature (WWF).

«Une action urgente est nécessaire pour limiter la hausse des températures moyennes aussi proche que possible de 1,5°C, pour protéger les eaux grouillant de vie qui entourent l'Antarctique et pour désigner le manchot empereur comme espèce spécialement protégée cette année à la réunion du Traité sur l'Antarctique», qui regroupe les pays qui s'intéressent au continent austral, a-t-il ajouté.

L'otarie de Kerguelen a pour sa part vu sa population divisée par plus de 2 depuis 1999, également sous l'effet du changement climatique qui a réduit son accès à la nourriture. La hausse des températures de l'océan pousse en effet le krill (de minuscules crustacés) en profondeur à la recherche d'eaux plus froides, hors de sa portée.

Cette espèce, également appelée otarie à fourrure antarctique, est aussi menacée par la prédation des orques ou des phoques-léopard. L'éléphant de mer austral est pour sa part désormais considéré comme «vulnérable» par l'UICN, alors qu'il était jusqu'alors considéré comme objet d'une simple «préoccupation mineure».

Cette aggravation est la conséquence du développement d'une maladie contagieuse - la grippe aviaire hautement pathogène - qui a décimé les populations.

AFP

jeudi 9 avril 2026

Philippe Ligron, le feu sacré d’un homme qui dévore la vie

 

Sur l’antenne de RTS Couleur 3, il flottait lundi dernier comme un parfum de fiesta teintée d’une nostalgie vite balayé par les effluves d’un jambon cru affiné avec amour et patience dans la cave de Philippe Ligron à Sarzens (VD). A 7 h 40 tapantes, pour son ultime chronique dans l’émission Fuego, qui s’arrête elle aussi, celui qu’ils surnommaient «Capitaine Flamme» a fait ce qu’il sait faire de mieux: régaler les corps et nourrir les esprits. En quelques minutes, il a convoqué toutes les sources du goût, tout en taquinant ses complices Ainhoa Ibarrola et Renaud de Vargas, alors qu’animateurs, chroniqueurs et techniciens de la chaîne les avaient rejoints dans le studio.

Après dix-huit ans de bons et loyaux services radiophoniques – on se souvient notamment de Chronophage, sa chronique consacrée à l’histoire des gastronomies sur RTS Couleur 3 déjà, et de ses pérégrinations gourmandes aux côtés de son compère Duja à l’enseigne de Bille en tête sur RTS Première –, avec quelques mini-détours par la télévision dans Amuse-gueule, notamment, le clap de fin aurait pu avoir un goût amer. Une refonte des programmes a eu raison de son rendez-vous hebdomadaire mais, à l’aube de ses 60 ans, Philippe Ligron n’a pas une once de tristesse dans la voix.

«Je suis heureux, lâche-t-il avec l’authenticité qui le caractérise. J’aime voir le verre à moitié plein, alors oui, je suis heureux de ma vie et reconnaissant; convaincu que ça repartira d’une autre manière. Ce n’est peut-être qu’un au revoir.» Si l’homme accepte cette fin avec tant de philosophie, c’est parce que sa soif de liberté est viscérale. «A chaque fois qu’on a voulu me mettre en cage, on m’a perdu...» Et, surtout, sa vie, aussi intense professionnellement qu’affectivement, déborde déjà de mille autres projets. La radio s’arrête? Le grand festin de son existence, lui, continue.

L’âme d’un passeur

Car avant d’être une voix sur les ondes, Philippe Ligron est un pédagogue dans l’âme. Au cours de sa carrière, ce sont près de 10'000 élèves qui ont croisé sa route. «Je crois que j’étais fait pour ça, confie-t-il. Je n’avais pas l’esprit de compétition pour être un cuisinier étoilé.» Ce qui l’anime, c’est l’humain.

Après des années passées à l’Ecole hôtelière de Lausanne, il enseigne désormais au Centre d’orientation et de formation professionnelles (Cofop) à des jeunes aux parcours de vie décalés. Enseignant itinérant, il refuse la routine et, avec eux, il s’éclate. Il n’hésite d’ailleurs pas à les pousser hors de leur zone de confort en les emmenant par exemple cuisiner dans les coulisses de grands concerts, comme au Paléo. Une expérience exigeante où ces jeunes doivent tout gérer, du budget à la chaîne du froid. Mais son besoin de transmettre ne s’arrête pas à ces jeunes. A la Haute Ecole fédérale en formation professionnelle (HEFP), il se fait tour à tour expert ou mentor, accompagnant des professeurs de pratique (de l’architecture à la carrosserie) dans leur apprentissage de la pédagogie.

La scène et les mots

Quand il ne transmet pas dans une salle de classe, c’est sur les planches que Philippe Ligron évoque sa passion, ses spectacles étant la prolongation naturelle de son amour pour la gastronomie. Si Bon appétit... décortique avec humour nos petites habitudes alimentaires (à voir le 25 avril à Corpataux), son tout nouveau bébé, Foodamour, est une création audacieuse autour des aliments aphrodisiaques en compagnie de Silvia D’Orliange pour des lectures érotiques subtiles et de l’effeuilleuse burlesque Violetta O’Knit. 

Et même sur un coin de table, le cuisinier peut se transformer en un tournemain en conteur irrésistible. Qu’il s’agisse de rappeler l’histoire de la fourchette ou de raconter, en riant aux larmes, cette folle émission de radio avec Duja où, lancés sur un traîneau tiré par le chien Géronimo qui n’en a fait qu’à sa tête, son compère a fini éjecté dans la neige, perdu au beau milieu d’une forêt à Rathvel (FR) avec son micro et la peau de chèvre qui lui tenait chaud. Des souvenirs impérissables et un besoin viscéral de créer du lien par le rire.

Mais au final, si Philippe Ligron court partout, c’est essentiellement pour les autres. Ambassadeur de neuf associations, il utilise son réseau pour allumer des étoiles dans les yeux de ceux qui souffrent. C’est ainsi que le 14 septembre prochain, à Moudon, il va lancer un concept inédit au profit d’Alzheimer Vaud: un concours de cuisine déjanté où cinq humoristes feront équipe avec des chefs spécialisés dans le «manger main» (une alimentation à consommer sans couverts qui peut devenir indispensable pour certains malades).

«Je veux qu’on rie des choses graves, affirme-t-il. L’alzheimer est une maladie terrible, alors si on peut être un peu plus léger en les aidant, c’est magnifique!» Et une semaine plus tard, sous l’égide de Make-A-Wish, il enfourchera pour la cinquième année sa moto avec une trentaine d’autres motards et des side-cars pour emmener des enfants malades en balade sur les routes vaudoises, une épopée suivie d’un grand repas.

Donner sans compter

D’où vient cette générosité à s’en faire péter le cœur? «Comment dire non à tout ça? C’est impossible!» Et l’émotion de le submerger lorsqu’il évoque ce petit garçon de 9 ans, atteint de la maladie de Charcot, qui rêvait de cuisiner avec lui et à qui il a offert sa propre veste de chef. «Ses parents m’ont dit qu’il ne l’avait pas quittée du week-end. C’est pas beau la vie?» glisse-t-il, la voix soudainement douce. «Quand je vois mes trois enfants en bonne santé, j’ai envie de prendre ma moto et d’aller promener tous les gamins malades de la Terre. M’occuper de ces petits, ça remplit la vie d’un homme. Je préfère faire avancer le monde plutôt que de le faire reculer.»

Survivre pour s’émerveiller

Cette empathie, Philippe Ligron ne l’a pas toujours eue. Jeune homme bagarreur, fuyant des problèmes, il s’était engagé chez les parachutistes français. Et puis il y a eu le Liban. Le 12 août 1986. Les combats font rage. Engagé, son groupe de 11 hommes sera touché par une lourde attaque. «Pourquoi les plus vaillants et courageux ont-il été blessés alors que moi, je figurais parmi les cinq épargnés?» s’interroge-t-il encore aujourd’hui. 

Ce traumatisme profond, couché mille fois sur le papier pour ne pas en crever, a forgé chez lui une résilience à toute épreuve. «Au Liban, on nous disait qu’il n’y a rien de plus grave que la mort. Tant qu’on n’est pas mort, on se doit d’être heureux. L’importance de nos malheurs, c’est la place qu’on leur laisse...»

Aujourd’hui, il savoure chaque seconde comme un miraculé. Sa gratitude va à la vie, à ce coin de pays où il a pris racine même s’il a travaillé sur tous les continents. «Je suis Broyard avant d’être Suisse», souligne avec un immense sourire ce Camarguais qui a pris la nationalité helvétique il y a une dizaine d’années. Et surtout à sa famille. Ses trois enfants (Félix, Basile et Colette) et Dany, son épouse, qu’il a rencontrée en 1988. 

Ils se sont mariés dans la foulée, puis séparés après trente ans de vie commune, pour mieux se retrouver cinq ans plus tard et renouveler leurs vœux. «Une histoire riche d’expériences qui nous a donné l’opportunité de grandir», résume-t-il. Et quand il regarde Dany, qui a vaincu quatre cancers avec une lumière intacte, il s’émerveille: «Vous avez vu comme elle est magnifique? Elle est rayonnante!» Et de se regarder tous les deux comme s’ils avaient 20 ans, multipliant les attentions et les mots d’amour à chaque instant.

Lorsqu’il rentre auprès d’elle dans leur maison qu’elle a redécorée avec un goût incroyable, Philippe Ligron a un autre secret pour calmer une vie qu’il mène à cent à l’heure: ses chevaux. Son amour pour eux est inscrit jusque dans son prénom: «Phil-hippos, l’ami des chevaux», sourit-il. Elevé en Camargue, où ses parents tenaient un restaurant avec des montures juste derrière, il n’a aucun souvenir d’une vie sans eux. Il aime d’ailleurs tellement cet animal qu’il a un jour sculpté une tête de cheval... en margarine! Et lorsqu’il a acheté sa ferme à Sarzens, c’est Dany qui l’a poussé à franchir le pas: «T’attends quoi? Il faut y aller, il faut acheter ton cheval!»

Aujourd’hui, il veille sur Gardian, 5 ans, et Câline, 17 ans. «Je leur parle beaucoup. Ils sont comme une drogue pour moi.» Il se souvient aussi avec une immense tendresse de Folco, son ancien cheval, décédé. Un jour, alors qu’il s’était endormi à ses pieds pendant qu’il broutait, il s’est réveillé pour découvrir que l’imposant animal s’était délicatement couché tout contre lui. «Les chevaux sont des éponges à émotions. En Camargue, on dit que ce sont de vieilles âmes.» Souvent, en rentrant du travail la tête trop pleine, il l’appelait. Si la monture continuait de brouter en le fixant, le message était clair: «T’es trop con, tu vas redescendre mon gars, et après je viendrai.» Alors il s’asseyait, éteignait son esprit, et attendait que l’animal vienne à lui.

Au pas des chevaux

Tous les dimanches, ou pour des vacances en roulotte où les copains les rejoignent parfois avec une fondue, il les attelle pour une balade loin du bruit du monde. Tout se fait en douceur, à la voix, au rythme de 5 ou 6 km/h. «C’est une vitesse que le corps humain connaît depuis des millénaires, murmure-t-il, opposant cette lenteur salutaire à la frénésie moderne. Je m’y sens bien, peut-être parce qu’il y a une petite carte mémoire à l’intérieur de moi qui se souvient: "Ah, ça, c’est un rythme qui est cool."» Au pas de ses bêtes, il retrouve alors ce sentiment de liberté et d’indépendance dont il a tant besoin, et la véritable cadence de son propre cœur.

Finalement, la radio a beau s’être tue pour le moment, la mélodie de Philippe Ligron, elle, résonne plus fort que jamais. L’homme aux mille vies conclut, le regard tourné vers demain: «On perd, je trouve, dans notre société, cette faculté à s’émerveiller du présent.» Lui n’a rien oublié. Et tant qu’il y aura un enfant à faire sourire, une histoire croustillante à raconter ou un morceau de pain à partager, le Capitaine Flamme continuera d’embraser tout ce qu’il touche.

Isabelle Rovero

illustre.ch