Mendier pour du lait
Sans le sou ni éducation, la Catillon vit sur les routes, arpente les plaines et les montagnes. Elle a pour habitude de mendier avec sa sœur Marguerite (qui sera elle-même accusée de sorcellerie). Les témoins entendus lors de son procès racontent que lorsqu’elle n’obtient pas le lait escompté, elle maudit l’alpage. Or en 1726, «ni le fromage ni le séré» ne prennent, malgré les bénédictions d’usage effectuées dans la région. Coïncidence?
Son profil n’est pas isolé dans la traque des sorciers et des sorcières. Selon les spécialistes anglo-saxons de la sorcellerie, il pourrait s’inscrire dans le modèle de la «charité refusée», une théorie qui explique l’affluence d’accusations entre le XVIe et XVIIe siècle en Europe: lorsque l’on refuse l’aumône et qu’un accident survient à son domicile, la cause en est attribuée au mendiant ou à la mendiante.
Or Fribourg n’échappe pas au phénomène, avec 360 cas recensés dans les archives entre le XVe et le XVIIIe siècle, même s’il est moins important que dans le canton de Vaud (3000). Hommes, femmes et enfants sont concernés.
La Mauvaise Tour
Dans ce contexte, Catherine Repond est arrêtée une première fois à Corbières le 14 avril 1731 puis transférée à Fribourg, où elle est emprisonnée à la Mauvaise Tour. C’est ici que les autorités pratiquent la torture pour obtenir des aveux. La Catillon est convoquée à une audition préliminaire devant le bailli de Corbières, Béat Nicolas de Montenach. Celui-ci veut en savoir plus sur la blessure qu’elle porte au pied, dont il a entendu parler.
Face au bailli, sa sœur l’aide à ôter sa chaussure. À son pied gauche, tous les orteils manquent. Interrogée, Catherine Repond explique que quatre jours avant la Toussaint de 1730, elle a été mutilée pendant son sommeil. Une famille à qui elle aurait demandé le gîte lui aurait tiré dessus. Depuis, elle se déplace malgré son pied amputé.
Or le bailli a un autre avis sur ladite entaille. Il est certain d’avoir lui-même blessé la sexagénaire il y a quelques mois, lors d’une chasse dans les prés de Villarvolard. Mais la femme lui serait apparue sous la forme d’un renard.
À Corbières, le procès de la Catillon commence le jour de son arrestation et durera jusqu’au 5 juillet avec six interrogatoires au total. Questionnée sur un pacte avec le diable, Catherine Repond conteste. Alors dès la troisième audition, on passe à la torture: ce jour-là, on hisse Catherine Repond à une corde. Lors des quatrième, cinquième et sixième sessions d’interrogatoire, on lui attache des poids de plus en plus lourds aux chevilles, jusqu’à 50 kilos.
Épuisée par la torture et les interrogatoires menés par le bailli, Catherine Repond finit par avouer avoir passé un pacte avec le diable, s’être livrée à lui et avoir participé une cinquantaine de fois à «une secte».
Dans ses interrogatoires, on peut lire ses aveux. «Toute désespérée, [Catherine] se rendit […] au bois où le diable luy apparu en homme figuré noir, en luy parlant et disant quel est le sujet de sa grande tristesse. [Elle] Repondit avoir besoin de 3 blancs (ndlr: écus). Sur ce le diable luy dit que si elle se veut donner à luy, elle pourra sortir et se mettre en repos. La dessus elle s’est laissée gâgner et persuader à cette recherche où le diable luy fit un escrit et elle le signa de son sang.»
Malgré son témoignage, la Catillon n’est pas exécutée. Vu l’importance de l’affaire, le procès continue à Fribourg du 13 juillet au 15 septembre 1731, avec un total de sept interrogatoires. Ici aussi, on la torture, mais à l’aide de différentes méthodes. Notamment celle de la serviette, que l’on accroche autour du cou et que l’on suspend au mur.
Entre autres confessions, Catherine Repond donne des informations qui ne seront pas utilisées par les juges. Elle livre notamment le nom de Jacques Bouquet, père des enfants de sa sœur Marguerite. Elle l’accuse de fabriquer de la fausse monnaie, avec l’aide d’autres membres du patriciat fribourgeois.
Malgré les déclarations de la Catillon, Jacques Bouquet nie en bloc, la traite de menteuse. Il est libéré. Catherine Repond, elle, est condamnée à mort le 15 septembre. Elle sera d’abord étranglée par le bourreau, puis brûlée au Guintzet, sur les hauts de Fribourg.
Travail de mémoire
Ces dernières années, des voix se sont élevées pour redorer la mémoire de la Catillon. Une réhabilitation morale, à défaut d’une réhabilitation juridique, a été prononcée en 2009. Une place Catherine-Repond a été inaugurée un an plus tard, au Guintzet.
En tous les cas, la Fribourgeoise passionne. L’auteure Josiane Ferrari-Clément a publié un roman dans lequel elle avance la thèse que Catherine Repond a été exécutée en raison de ses liens avec le réseau de fausse monnaie, actif depuis trente ans, impliquant plusieurs patriciens, avec des ramifications hors canton.
Catherine Repond a aussi donné vie à une légende, celle de la Pierre-à-Catillon. Selon ce récit, un jour, lorsque éclate un violent orage autour du Moléson, la «Tordue» apparaît entourée de démons. Tous s’évertuent à pousser un énorme rocher qui se décroche et vient écraser «les plus belles vaches» avant de s’arrêter au bas de la montagne.
L’enseignant Joseph Genoud décrit ce rocher dans ses «Légendes fribourgeoises»: «La Pierre-à-Catillon est encore là, entourée de jeunes sapins et reconnaissable à des figures en relief qui en ornent les parois: ce sont les empreintes laissées par la sorcière et ses compagnons infernaux.







