Abraham Poincheval porte une armure de plus de 30 kg pour effectuer ces presque 250 km à pied
Musée d’art et d’histoire Fribourg/Adrian Scherzinger
Cette année, de grandes festivités étaient prévues pour marquer les 550 ans des batailles de Grandson (en mars) et de Morat (en juin). La Liberté vous propose chaque mois d’aborder un aspect de cette histoire. Huitième volet: les commémorations.
«Oh mon Dieu, un chevalier!» Voilà une des nombreuses exclamations de surprise et de joie qui ponctuaient la vue d’Abraham Poincheval, samedi, à Lucerne. Les sourires illuminaient les visages, les demandes de selfies et les interrogations fusaient devant cet homme se déplaçant en armure. L’admiration était encore plus grande quand les passants découvraient que le Français ralliait la plaine du Grütli à Fribourg, à pied, en portant plus de 30 kg de métal. Soit environ 250 km avalés en douze jours, avec des haltes sur les lieux importants liés à l’histoire helvétique.
Cette incroyable performance est mise en place par le Musée d’art et d’histoire de Fribourg (MAHF) dans le cadre des 550 ans de la bataille de Morat, déjà marqués par plusieurs expositions regardant vers le passé. L’institution fribourgeoise a choisi un autre point de vue. «Nous voulions partir du contemporain pour interroger notre rapport à l’histoire», explique Ivan Mariano, le directeur du MAHF. Qui voit aussi là une manière pour le musée de sortir de ses murs et de partir à la rencontre d’autres publics.
Destrier perdu
Pendant ce périple, il a observé le regard se modifier sur Abraham Poincheval selon son environnement. A Lucerne, devant le pont de la Chapelle, les badauds pensaient sûrement tomber sur une attraction touristique. En pleine nature, sa présence était bien plus mystérieuse. On perçoit dans tous les cas un anachronisme, que filme et photographie Adrian Scherzinger. «Il y a un contraste entre les paysages naturels que l’on retrouve dans l’iconographie et les paysages construits qui racontent beaucoup de la Suisse», indique Ivan Mariano.
Ce chevalier a donc perdu son destrier, ce qui tombe à pic puisque le mythe familial prétend que le patronyme de l’artiste français vient justement d’ancêtres lanciers ou arquebusiers, c’est-à-dire n’ayant point eu de cheval. On aimerait y croire, tant la coïncidence est jolie. En tous les cas, ce samedi matin, il avançait d’un bon pas malgré le poids de son armure. Alors on pense que ses gènes connaissaient probablement la routine du fantassin.
L’artiste, habitué des performances extrêmes, a vécu plusieurs jours enfermé dans une sculpture au MAHF dans le cadre d’une exposition de la série Corpus. Pour cet exploit-ci, il s’est préparé en allant à la salle de sport. Il a déjà interprété le chevalier errant à deux reprises et savait à quoi s’attendre. Mais la lourdeur de l’équipement reste toujours la difficulté majeure de l’exercice. Son armure est une réplique fabriquée en Italie et elle correspond à une panoplie du XVe siècle, la période de la bataille de Morat. «C’est un exosquelette. Le mouvement est bien pensé pour l’époque», explique Abraham Poincheval, prouvant ses dires en pliant les articulations.
Un écuyer
Dans son heaume, un rameau de tilleul a été glissé. Il est remplacé à chaque étape par une mouture fraîche. Une manière de rappeler le mythe de ce soldat ayant couru de Morat à Fribourg pour annoncer la victoire des Confédérés. Abraham Poincheval fera lui-même ce trajet en armure le 22 juin, une journée qui sera également marquée par sa participation au cortège de la Solennité dans le courant de la matinée.
Choc anachroniqueMusée d’art et d’histoire Fribourg/Adrian Scherzinger
Pour cette traversée de la Suisse, le trajet a été pensé en étapes réalistes. Adrian Scherzinger rejoint les marcheurs avec son van, apportant la subsistance mais aussi l’outillage pour réparer l’une ou l’autre sangle de l’armure. Le chevalier errant s’arrête régulièrement et s’hydrate constamment grâce à un Camelbak. Il reste toutefois des inconnues liées à toute performance si exigeante. Le tracé a parfois été adapté pour raccourcir un tronçon paraissant trop long. De plus, Ivan Mariano accompagne l’artiste quasiment tous les jours afin d’assurer sa sécurité et sa santé, d’autant que les températures s’annoncent élevées ces jours. Il le guide également et lui sert d’écuyer – il a besoin d’aide pour enfiler et retirer son armure. Pour l’ensemble, comptez une bonne dizaine de minutes.
Le directeur du MAHF a aussi expliqué le contexte historique à Abraham Poincheval. «Cette expérience se construit au fur et à mesure de ce voyage, c’est comme un atelier en plein air. L’expérience est importante. Si j’avais déjà tout construit en amont je m’ennuierais», reconnaît le Français. Alors il observe au travers des ouvertures de son heaume le paysage, la réaction du public, toujours bienveillante et intriguée. «L’idée est aussi de poser la question d’une œuvre d’art quand on la bascule dans le quotidien des gens.» Des badauds découvriront peut-être le concept de performance grâce à lui. D’autres se plongeront ou se replongeront dans les détails de la bataille de Morat ou dans d’autres événements de la construction de la Confédération.
« Nous voulions partir du contemporain pour interroger notre rapport à l’histoire »
Ivan Mariano
Et puis il y a le bruit de son armure sur les pavés ou le bitume, un tonnerre effrayant qui fait se lever les têtes des Natels. «Le but est de créer une rythmique, qui me permet de savoir si je suis fatigué ou non. Quand la rythmique est bien ordonnée, tout est OK», souligne le performeur, imaginant la terreur que devait provoquer au XVe siècle ce fracas annonciateur de combats.
Documentée, cette errance chevaleresque et artistique sera au cœur d’une exposition prévue dès le 1er octobre au MAHF. Un film retraçant le parcours d’Abraham Poincheval y sera diffusé. L’armure, marquée par son voyage helvétique, sera modifiée et deviendra œuvre d’art à son tour. Des objets et des œuvres illustreront aussi certains lieux traversés, et des thématiques seront approfondies. Car Ivan Mariano constate qu’en Suisse il existe souvent une connaissance lacunaire de l’histoire du pays. Nous nous souvenons davantage des mythes consolidés au XIXe siècle que de la réalité. Alors il nourrit ces récits d’une nouvelle légende, celle d’un chevalier errant reliant ces deux mondes.
Programme. Un marché et un camp du Moyen Age
Les festivités marquant les 550 ans de la bataille de Morat se dérouleront évidemment dans le chef-lieu lacois. Elles commenceront vendredi à 19 h avec la Fête des fontaines, qui verra de belles décorations orner les bassins de la Vieille-Ville. Samedi et dimanche, un camp et un marché du Moyen Age s’installeront devant la porte de Berne. Un grand White Brunch est aussi prévu le samedi. Il s’agit d’un repas au cœur de la cité, o les participants devront, comme son nom l’indique, porter du blanc. Diverses animations sont annoncées. Ce sera également la journée officielle, émaillée de plusieurs rendez-vous solennels. Le Tir historique aura lieu le dimanche et la Solennité le 22 juin.
«Aujourd’hui, il est difficile de fêter la guerre»
Le 22 juin, cela fera pile 550 ans que les Confédérés ont vaincu les Bourguignons à la bataille de Morat. Cet anniversaire a été et sera fêté tout au long de l’année, mais il prendra toute sa dimension officielle ces prochains jours. Ce n’est pas l’exploit martial qui sera célébré, mais plutôt la culture de l’époque et même la paix. En effet, un grand brunch invitant les participants à s’habiller en blanc, une couleur aux accents pacifiques, sera organisé. Une gerbe sera aussi déposée en mémoire des victimes (lire ci-dessous).
Evidemment, l’historien moratois Stefan Matter connaît bien cette célèbre victoire des Confédérés. S’il n’est pas impliqué dans les festivités de ce week-end, il a élaboré un dossier scientifique pour le spectacle Im Auge des Sturms, un théâtre en dialecte qui racontera dès le 1er juillet ce qu’ont peut-être vécu les habitants de la cité au moment de la bataille. Interview.
Les festivités de ce week-end semblent davantage placées sous le signe de la paix que de la guerre. Pourquoi ce changement de vision?
Stefan Matter: Historiquement, la Solennité (la fête annuelle célébrant la bataille, ndlr) était un événement organisé par les Moratois, pour les Moratois. Cette commémoration a commencé presque directement après la victoire, et elle a duré des centaines d’années. En 1848, lors de la création de la Suisse moderne, les batailles, et non seulement celle de Morat, ont servi de miroir pour se fabriquer une histoire commune et une identité suisse. L’importance de ce mécanisme a changé dans les dernières décennies. Aujourd’hui, il est difficile de fêter la guerre.
Est-ce compliqué parce que le contexte actuel est très martial?
Certainement, cela joue aussi un rôle, mais ce changement a commencé dans les années 1960. Un mouvement pacifique est né en Europe, et la question de la suppression de l’armée est entrée dans le débat helvétique. Cela n’est pas un phénomène suisse, mais occidental. Depuis lors, nous nous concentrons moins sur le fait que la Solennité est la commémoration d’une guerre, et nous essayons d’en faire une fête des écoles.
Vous avez élaboré un dossier historique pour Im Auge des Sturms. A-t-on des témoignages sur la vie de l’époque?
Non; en tant que médiéviste, nous devons un peu deviner le quotidien de la population. Nous savons que quelques centaines de personnes vivaient dans la ville de Morat à ce moment-là. Dans les mois précédant la bataille, Charles le Téméraire se trouvait près de Lausanne et se préparait, mais personne ne savait à quoi. Toute la région s’attendait à une attaque: à Fribourg, Morat, Neuchâtel, on renforçait les villes et on y plaçait des soldats. Les fermiers des environs de Morat et les habitants de la ville avaient peur. Ils se sont déplacés dans des cités environnantes pour se mettre à l’abri.
Tout le monde était inquiet…
Oui, et nous devons nous rappeler qu’à l’époque, personne ne pouvait imaginer que les Confédérés allaient gagner. Les Fribourgeois, les Bernois et les Moratois savaient que Charles avait l’armée la plus puissante d’Europe, qu’elle était très bien organisée et qu’elle avait été victorieuse à de nombreuses reprises. La situation était très sérieuse. On s’attendait à ce que personne ne survive à son assaut.
« On parlait de Charles le Téméraire partout, comme on le fait avec Trump actuellement »
Quelles sources aviez-vous alors pour poser ce contexte historique?
Nous n’avons pas de traces des voix des simples habitants, mais en revanche nous avons des centaines de lettres écrites entre les autorités de Berne, Morat, Fribourg et Le Landeron, des petites villes renforcées dans l’attente de l’attaque de Charles. Nous pouvons voir comment elles se sont organisées, comment elles essayaient de distribuer les forces entre elles et de deviner les intentions du duc de Bourgogne. Des personnes liées au Téméraire ont même été capturées pour savoir ce qu’il voulait faire, mais en lisant la correspondance de Charles, nous comprenons que personne n’en avait la moindre idée.
Quelle était l’ambiance sur le Plateau suisse après cette bataille?
Directement après la bataille, la surprise était totale pour tous les protagonistes. Il a fallu un certain temps aux deux camps pour se réorganiser. Les Confédérés ont fêté la victoire et un de leur grand souci a été de partager le butin. Pour les Bourguignons, la défaite était dure, et pour Charles il était important de ne pas perdre la face. Sa puissance en Europe augmentait, et il voulait devenir roi de Bourgogne. On parlait de lui partout, comme on le fait avec Trump actuellement. Il était imprévisible, très audacieux, tout le monde avait peur de lui, et on s’attendait à ce qu’il lui arrive ce qui s’est passé à Morat. On pensait que cette défaite était un juste retour des choses.
Sa mort, à Nancy, a-t-elle marqué une paix en Europe?
Tout le monde était soulagé par sa mort, mais cela n’a pas ouvert une période de paix. Naturellement, quand quelqu’un comme lui tombe, d’autres veulent prendre sa place.
Tamara Bongard
laliberte.ch