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vendredi 7 avril 2017

«Les prix payés en Suisse sont injustifiés»



Les prix que nous devons payer en Suisse dans la grande distribution ne sont pas toujours justifiés. Souvent, il n’y a aucune raison d’éprouver une quelconque mauvaise conscience en revendiquant des baisses.

Telle est la conviction des experts de la Fédération romande des consommateurs (FRC), qui nous livrent leurs vérités sur les tarifs pratiqués dans la grande distribution helvétique: «C’est un mythe de penser que la Suisse est un îlot de cherté car les salaires y seraient élevés et induiraient des coûts supérieurs. Au contraire, les études du surveillant des prix, du Conseil fédéral et des détaillants eux-mêmes montrent que les salaires n’expliquent pas les prix élevés.»

Le responsable de la politique économique à la FRC, Robin Eymann, s’en prend dès lors directement aux deux leaders du commerce de détail: «Cette branche souffre d’un manque de concurrence dû au duopole de Migros et Coop. Les prix ont donc tendance à être plus élevés en Suisse que dans d’autres pays d’Europe, notamment pour cette raison. Les salaires ne représentent toutefois que 15 à 20% des coûts des commerçants helvétiques (chiffres cités dans un rapport de Migros publié le 28 mars et informations présentées par le président du directoire de Coop, Joos Sutter, lors de l’assemblée des délégués de l’Union suisse des paysans). Des baisses de prix ne devraient donc pas être répercutées forcément sur les salaires. Au contraire, ces derniers pourraient être augmentés sans qu’il n’y ait une répercussion fondamentale sur les prix.»

Economies et baisses faciles

Des économies sur d’autres facteurs de coûts pourraient d’ailleurs faciliter des baisses de prix dans le commerce de détail. «Pour certains produits, les frais de marketing (emballage, publicité, etc.) constituent jusqu’à la moitié du prix de vente», observe Robin Eymann.

Une autre cible offre des perspectives encore plus prometteuses. «Il serait en effet encore plus facile de lutter contre le prix plus élevé que facturent les fabricants étrangers aux entreprises suisses pour un même produit. Par exemple, un pot de crème Nivea. Les prix de vente facturés aux détaillants helvétiques sont en moyenne majorés d’environ 20%, selon des chiffres publiés par Promarca, l’association suisse des fabricants de produits de marque, en 2007. Ceux-ci ont donc sûrement augmenté depuis que le franc s’est fortement apprécié», estime l’économiste.

Migros et Coop n’ont toutefois pas la possibilité de se fournir directement à l’étranger. Raison pour laquelle la FRC soutient l’initiative populaire fédérale «Pour des prix équitables», lancée en septembre et souvent appelée aussi «initiative contre l’îlot de cherté». Celle-ci vise justement à lutter contre cette situation préjudiciable aux clients des détaillants.

Robin Eymann déplore aussi un défaut de concurrence sur le marché des télécommunications: «Cette situation assure des revenus élevés par client, en comparaison européenne. Il s’agit en fait d’une forme de rente de situation. Les comparaisons européennes montrent en effet que le chiffre d’affaires par client est très élevé en Suisse. Il y a donc une réelle marge de manœuvre pour faire baisser les prix. Celle-ci passe par une stimulation de l’innovation et des investissements, ceux-ci s’avérant faibles en comparaison européenne. Et rien de tout cela ne dégraderait les conditions de travail dans la branche.»

Spécialiste du domaine de la santé à la FRC, Joy Demeulemeester rappelle bien sûr que les médicaments se paient nettement plus cher en Suisse que dans les pays voisins. Comme le démontrent les comparatifs des plus grandes multinationales de la pharma et des caisses maladie. «Notre organisation défend donc des prix plus bas pour les médicaments, tout en s’inquiétant de la concentration des lieux de fabrication en Chine et en Inde. Cette tendance renforce les risques de pénurie vite globalisée, lorsqu’il ne reste plus qu’un ou deux producteurs au monde. Dans l’industrie du médicament, le sens du profit semble souvent primer sur le sens des responsabilités», regrette Joy Demeulemeester.

Les observations des spécialistes de la FRC semblent en outre indiquer une fréquence accrue des déceptions relatives au rapport qualité-prix dans le domaine des cosmétiques. Ils prêtent cependant une attention toute particulière à un secteur fondamental, voire originel, de la consommation: les denrées alimentaires. Leurs recherches mettent d’ailleurs en lumière les faiblesses d’un domaine de l’alimentation souvent évoqué lors de divers scandales.

Risques liés aux bas prix

«Les produits transformés vendus à bas prix ont fréquemment une composition moins intéressante que les produits standards. Ils peuvent contenir davantage de sel, de sucres ou de graisses, le plus souvent de l’huile de palme et davantage d’additifs pour combler ce manque», relève Barbara Pfenniger.

Simultanément, des marques, des emballages haut de gamme et même des prix relativement élevés n’offrent guère de garantie. «Nos comparaisons montrent en effet que les produits vendus dans des emballages luxueux ou à prix élevé ne sont pas toujours de meilleure qualité que les produits standards. L’histoire racontée sur l’emballage sert à le rendre plus précieux aux yeux de l’acheteur, mais elle n’augmente pas forcément sa valeur intrinsèque», précise la spécialiste.

Tenant compte de tous ces éléments, la FRC encourage les consommateurs à se montrer aussi responsables que prudents. Ils doivent notamment prendre connaissance de la composition des produits alimentaires transformés et des conditions générales lors d’achats de services.

Coop: «L’hypothèse d’un duopole s’avère dépassée»

Coop, le deuxième détaillant du pays, réfute catégoriquement quelques observations effectuées par la Fédération romande des consommateurs (FRC, lire ci-dessus). «L’hypothèse d’un duopole s’avère dépassée», indique ainsi Ramon Gander, porte-parole du groupe bâlois.

La direction de la société, fondée en 1969, rappelle ainsi la présence en Suisse d’importants leaders européens de la distribution, comme Aldi et Lidl. Les parts de marché des filiales helvétiques des deux hard discounters allemands n’avoisinent il est vrai que quelque 5% actuellement. «Cela ne fait cependant plus aucun doute qu’Aldi et Lidl ont réussi là où le français Carrefour et d’autres ont échoué», constataient les experts de Credit Suisse en 2014 déjà.

Dans ce contexte, les deux leaders helvétiques dominent toujours largement la distribution alimentaire en Suisse. Ramon Gander insiste néanmoins sur le fait que Migros n’est de loin pas l’unique concurrent de Coop: «Le tourisme d’achat ne cesse de croître. Les détaillants en ligne mettent sur pied de nouveaux environnements de distribution fort compétitifs.»

La direction de Coop invoque une autre donnée fondamentale, démontrant qu’une réelle concurrence sévit sur le marché suisse du commerce de détail: «Au cours des six derniers exercices comptables, nous avons dû abaisser nos prix. Depuis 2011, cela constitue un investissement à hauteur de 780 millions de francs.»

Le distributeur bâlois tient en plus à rappeler que les salaires n’apparaissent pas comme les seuls coûts déterminants dans ses activités en Suisse: «Les rémunérations élevées ne sont pas seules à pousser les prix vers le haut. Il y a aussi les charges liées à la logistique et les loyers.»

«Migros est contrainte de payer des prix surfaits»

La Fédération des coopératives Migros nuance très nettement les observations et les évaluations de la Fédération romande des consommateurs (FRC) sur le marché suisse du commerce de détail (voir ci-dessus).

«La concurrence dans la distribution helvétique se révèle forte et porte ses fruits. Pour le bien du consommateur! Plusieurs facteurs en sont la cause, indique Tristan Cerf, porte-parole de Migros. En plus de l’arrivée des hard discounters Aldi et Lidl, le commerce en ligne permet non seulement d’acheter aux quatre coins du monde, mais aussi de comparer les prix en temps réel. Il s’est donc massivement développé ces dernières années.»

L’assortiment du plus grand des détaillants suisses est constitué aux quatre cinquièmes de marques propres. Migros ne sous-estime cependant pas la portée d’une problématique évoquée par la FRC: les prix imposés aux détaillants suisses par les importateurs de produits de marque.

«Notre coopérative est en effet contrainte de se procurer ces articles auprès des représentants suisses des marques (importateurs) et de les payer en francs suisses, à des prix surfaits. Depuis 2015, nous avons fortement fait pression sur nos fournisseurs, afin qu’ils nous fassent profiter des avantages du cours des devises. A l’issue des négociations, Migros a fait systématiquement bénéficier ses clients des économies réalisées au niveau de ses achats», assure Tristan Cerf.

Migros livre un exemple majeur de ces succès obtenus auprès de certains fournisseurs. Dès le 15 février 2015, les produits livrés par Procter & Gamble, détenteur de marques comme Pampers ou Gillette, coûtaient en moyenne 12,5% de moins.