Chu de che / Je suis d'ici / Sono di qui / Ich bin von hier ! Notre liberté ne nous a pas été donnée, mais combattue et priée par nos ancêtres plus d'une fois! Aujourd'hui, comme autrefois, notre existence en tant que peuple libre dépend du fait que nous nous battions pour cela chaque jour. Restez inébranlable et soyez un gardien de la patrie pour que nous puissions remettre une Suisse libre telle que nous la connaissions à la génération suivante. Nous n'avons qu'une seule patrie!

mercredi 6 mai 2026

Les salaires réels ont augmenté… mais pas pour ces métiers

 

L'évolution récente des salaires a dû réjouir de nombreux travailleurs en Suisse: l'année dernière, l'évolution des salaires réels a été la plus élevée depuis longtemps. Pourtant, savoir s'il reste plus ou moins d'argent dans le porte-monnaie à la fin du mois relève souvent du hasard, tant les aléas économiques – comme les crises liées aux guerres – sont imprévisibles.

Pour les ménages, c’est donc l’évolution sur le long terme qui compte vraiment. C'est ce que montre l'enquête sur la structure des salaires récemment publiée par l'Office fédéral de la statistique. Les données couvrent les années 2012 à 2024 et montrent que le salaire médian pour un emploi à 100% est passé de 6439 à 7024 francs par mois.

En d'autres termes, si tous les employés du pays travaillaient à temps plein, la moitié se situerait au-dessus et la moitié en dessous. En fin de compte, cela correspond à une augmentation réelle des salaires de 3,7% au cours de ces douze années.

Les salaires des enseignants ont massivement baissé

Pourtant, derrière cette moyenne nationale se cachent des disparités frappantes. Une analyse par profession et par âge montre que, dans de nombreux secteurs, les salaires ont stagné, voire nettement reculé en termes réels.


Le cas des enseignants est particulièrement frappant: alors que la profession souffre d'une pénurie de personnel, leur pouvoir d'achat a fondu entre 2012 et 2024. Si la baisse est restée légère pour les jeunes, elle dépasse les 7% pour les catégories des 30-49 ans et des plus de 50 ans.

Travailler pour l'Etat ne signifie donc pas en soi profiter d'une meilleure évolution salariale que les employés du secteur privé. La raison est simple: pour faire des économies, de nombreux cantons n'ont pas, ou trop peu, adapté les grilles salariales à l'inflation au fil des ans. Ce n'est pas le cas dans l'administration publique, où les salaires réels ont augmenté de 6,7%.

Autre surprise: dans la chimie, les salaires de production ont stagné, tandis qu'ils ont reculé de 1,4% dans la pharma. Malgré cela, un employé de la production pharmaceutique gagnait en moyenne un peu plus de 10'000 francs en 2024.

Ces secteurs qui subissent des pertes importantes

La situation est particulièrement sombre pour les employés de bureau en contact avec la clientèle. Dans le groupe d'âge des 30-49 ans, les salaires réels ont baissé de plus de 10% en douze ans. Cette baisse s'explique par une mutation profonde du secteur. De nombreux prestataires de services ont réduit leur réseau de filiales. De plus, le contact direct avec la clientèle a été remplacé en de nombreux endroits par un service clientèle téléphonique, qui est à son tour menacé par l'IA et les chatbots.

Les agents de sécurité privée ont également subi des baisses de salaire importantes: chez les moins de 29 ans, les salaires réels ont chuté de près de 15% en douze ans. Chez les plus âgés, ils ont baissé de 7 à 9,6%. Ici, ce sont surtout les faibles barrières à l'entrée pour les employés et la forte concurrence qui semblent avoir un effet négatif sur les salaires.

Des branches plus réjouissantes

Il existe toutefois des branches dont l'évolution salariale est positive, voire très positive: dans la construction mécanique, le génie civil, le commerce de détail, le commerce de gros, chez les garagistes, dans l'hôtellerie et la restauration, les salaires réels ont augmenté de 5,7 à plus de 7%. Le bâtiment est un peu à la traîne avec 3,5%. L'évolution des salaires réels a été particulièrement positive dans les agences de voyage (+13,7%), les assurances (+10,4%) ou l'industrie horlogère (+10,4%).



Dans certaines professions, les salaires ont également évolué de manière très différente selon le groupe d'âge: chez les gestionnaires d'entreprise de plus de 50 ans, les salaires réels ont augmenté de plus de 8%, alors qu'ils n'ont que légèrement progressé chez les plus jeunes. C'est exactement l'inverse pour les employés de la vente: les salaires des moins de 29 ans ont augmenté de près de 5%. Chez les électriciens, les salaires réels des plus jeunes ont augmenté de près de 9%.

L'évolution des salaires réels des cadres de l'hôtellerie et de la restauration est également réjouissante: ils ont augmenté de plus de 10% chez les moins de 29 ans et les plus de 50 ans.

Martin Schmidt

blick.ch

jeudi 30 avril 2026

Deux tiers des légumes contaminés par des substances toxiques

 

Près de deux tiers des légumes frais chez les détaillants suisses sont contaminés par des résidus de PFAS. C'est le résultat d'un test publié vendredi dernier par le magazine de consommateurs «K-Tipp».

Quelles substances chimiques ont été trouvées ?

Pour l'échantillon, la rédaction du test a fait analyser pour la première fois des légumes du commerce de détail suisse dans un laboratoire alimentaire pour des substances per- et polyfluoroalkylées (PFAS), en particulier cinq composés: PFOS, PFOA, PFHxS, PFNA ainsi que l'acide trifluoroacétique (TFA).

Quelles variétés de légumes sont concernées ?

Sur les 25 produits testés, seize présentaient de l'acide trifluoroacétique. Les pommes de terre et les carottes de Suisse étaient particulièrement concernées, détectées neuf fois. Les concombres, la laitue et les tomates contenaient également des substances nocives pour la santé.

Avec 73 microgrammes, la plus forte contamination par les PFAS a été mesurée dans les «Extra Tasty Tomates» d'Italie achetées chez Migros. Au total, quatre des sept produits de légumes italiens examinés contenaient des PFAS, y compris la laitue en plus des tomates.

Les résidus les plus faibles ont été trouvés dans les légumes d'Espagne. Sur sept produits testés, seuls deux (concombres) étaient contaminés. Les autres étaient exempts de PFAS.

Est-ce aussi le cas pour les produits bios ?

Oui. Selon «K-Tipp», les légumes bios de l'échantillon étaient cependant généralement moins contaminés que les produits conventionnels. Ainsi, la teneur en PFAS des carottes bios de Coop et Lidl était environ deux fois moins élevée que celle des carottes conventionnelles de Migros et Aldi.

Quelles pourraient être les conséquences de l'ingestion de ces substances ?

L'acide trifluoroacétique peut, selon l'Agence européenne des produits chimiques, causer de graves dommages aux yeux ainsi que des malformations. Des études sur des lapins montrent également que la substance entraîne des malformations chez les animaux à naître.

C'est pourquoi les autorités allemandes demandent que la substance soit à l'avenir étiquetée dans l'UE avec les avertissements «Peut nuire à l'enfant à naître» et «Peut probablement nuire à la fertilité».

Pourquoi les PFAS se retrouvent-ils aussi dans les légumes bios ?

Les PFAS peuvent également être détectés dans les légumes biologiques, car ils pénètrent dans les champs par l'eau de pluie et les eaux souterraines ou par l'irrigation – indépendamment de l'utilisation de pesticides.

Karin Leuthold

20min.ch

lundi 27 avril 2026

Où va l’argent des Girons de jeunesse?

 

Chaque été, le même rituel a lieu dans les districts du canton de Fribourg. Une tonnelle, des copeaux, des jeux, des jeunesses, des lotos, des soupers spectacles, des cortèges, et des chars. Les Girons de jeunesse font vibrer tout un village et des milliers de visiteurs.

Depuis une trentaine d’année, voire un peu plus pour les Rencontres des jeunesses gruériennes (RJG), les jeunesses organisent ces fêtes devenues de grosses machines, en témoigne l’affluence, mais aussi les budgets et les bénéfices réalisés, tendanciellement en hausse depuis la pandémie de Covid.

Alors que les jeunesses sont sur le pont pour organiser les prochains Girons, nous vous proposons un focus sur les éditions de l’été dernier: Torny, Châtel-St-Denis, Murist, Autigny et Broc. Avec cette question: à quoi sert le bénéfice de ces fêtes?

Des budgets qui donnent le vertige

Quand on regarde les chiffres de ces manifestations, ils donnent le tournis. 850’000 francs de budget pour Autigny, 665’000 pour Torny (un premier budget revu à la hausse par la suite), 1.2 million pour Châtels-St-Denis, 1.5 million pour Broc et 700’000 francs pour Murist. A titre de comparaison, le budget de la première équipe du Fribourg Olympic, le club de basket le plus titré de Suisse, s’élève à 1.4 million de francs.

Ensuite, parce que les organisateurs des Girons communiquent certains chiffres à l’issue des fêtes: visiteurs, litres de bières vendus, litres d’eau, portions de frites ou encore chicken nuggets. Et eux aussi impressionnent. En revanche, le grand public, celles et ceux qui ne font pas partie de l’entourage de la fête, en sait beaucoup moins sur les bénéfices réalisés et l’utilisation de cet argent.

Une communication très limitée sur les bénéfices

Les organisateurs des Girons d’Autigny, de Châtel-St-Denis et des RJG de Broc ne souhaitent pas communiquer les bénéfices à large échelle. Pourquoi? "Nous ne voulons pas participer à cette course de celui qui fait le plus grand bénéfice, explique Daniel Bovet, président du comité d’organisation d’Autigny 2025. Nous savons que les bénéfices des Girons est un sujet sensible. Les gens n’entendent souvent que les chiffres globaux à la fin. Mais c’est vrai que si cela se passe bien et que la météo est favorable, les chiffres peuvent être importants."

Daniel Bovet précise qu’il a communiqué le montant du bénéfice à "plus de 1000 personnes lors de diverses assemblées", mais pour lui, annoncer ce chiffre à large échelle ne rend pas service aux futurs organisateurs. "Cela peut les prétériter dans les négociations avec des sponsors. Ce n'est pas une compétition pour savoir qui fait le plus grand bénéfice." Il faut savoir qu’une grande partie des ressources de ces fêtes proviennent précisément de sponsorings, répartis entre des services et de l’argent liquide. Il est question de centaines de milliers de francs. Il s'agit donc d'un enjeu clé de ces fêtes. 

A Châtel-St-Denis, Steve Grumser, président du comité d’organisation, ne souhaite pas non plus communiquer le bénéfice réalisé. "C’est plus important de faire une belle fête que de communiquer des chiffres", dit-il.

A Broc, les organisateurs des RJG 2025 affirment ne pas être encore en mesure de transmettre des chiffres. "Nous venons à peine de recevoir toutes les factures, nous ne sommes pas prêts à communiquer, mais nous le ferons prochainement", assure Bastien Postiguillo, président du comité d’organisation. Nous ne saurons donc rien de l’éventuel bénéfice, ni de son utilisation.

Les Girons de Torny et de Murist ont tous les deux bouclé sur un bénéfice estimé de plus de 200’000 francs. "Un chiffre exceptionnel", selon Guillaume Duruz, président du comité d’organisation de Murist 2025.

A quoi sert cet argent?

A Châtel-St-Denis, tout le bénéfice revient à la jeunesse. Le comité d’organisation va superviser l’utilisation de cet argent, mais laisse la jeunesse choisir. Ailleurs, il est réparti entre la jeunesse, différentes sociétés et projets pour le village.

A Autigny, les organisateurs ont prévu une clé de répartition avant la fête pour éviter toute mésentente et réclamation. "La Jeunesse d'Autigny a décidé d'acheter un châssis de char pour participer aux prochaines éditions, du matériel de sonorisation pour rénover leurs locaux et organiser un voyage, soit pour environ 50 personnes à un prix qui oscillent entre 1000 et 1500 francs, ce qui représente déjà de grandes sommes. Nous avons pris ce total, accordé ce qu'ils demandaient pour leurs projets et nous avons redistribué le reste. Nous avons ainsi distribué entre 200'000 et 220'000 francs", détaille Daniel Bovet.

En détails, la Jeunesse d’Autigny a reçu 150’000 francs, le reste du bénéfice a été assigné à un projet pour la population d’Autigny (93’000 francs), pour l’animation du home de Cottens (23’000 francs), la fanfare (12’000 francs), le ski club (12’000 francs), le choeur mixte (12’000 francs), ainsi que l’ARFEA – l’Association Romande des Familles d’Enfants atteints d’un cancer (23’000 francs).

A Murist dans la Broye, la jeunesse touche les deux tiers du bénéfice. Deux dons de 2’500 francs ont été effectués à la Ligue suisse contre le cancer et à l’association romande Flavie pour les victimes de brûlures. Toutes les société du village, plus d’une dizaine, ont reçu 1’000 francs chacune. "C’est nouveau pour la Broye de faire ces dons, explique Guillaume Duruz, président du comité d’organisation de Murist 2025, on s’est inspiré de ce qui se fait dans les autres districts."

A Torny, le comité d’organisation a décidé de reverser 150’000 francs à la jeunesse, 10’000 francs pour trois associations de lutte contre le cancer, 10’000 francs pour un projet qui sera mené en collaboration avec la commune et 15’000 francs pour les sociétés locales, proportionnellement au soutien qu’elles ont apporté à l’organisation de la fête.

Dans chaque Giron, une certaine somme est aussi attribuée au comité pour l’organisation d’une sortie et pour les différentes commissions. Un souper de remerciement est aussi offert aux bénévoles. Il coûte plusieurs milliers de francs aux organisateurs.

Pas sans risques

Face à ces gros chiffres, Daniel Bovet met en exergue les risques pris par les organisateurs: "Oui, nous avons très bien réussi, mais il faut quand même rappeler que nous sommes partis de zéro. Nous avons dû avancer 60'000 francs pour démarrer et assurer la liquidité. Nous avons commencé le premier jour du Giron avec moins 350’000 francs. Il faut donc réaliser que si nous avions eu deux ou trois jours de tempête, nous aurions perdu 350'000 francs, et personne ne couvre ces risques-là."

Toujours selon Daniel Bovet, le travail bénévole pour organiser un Giron est énorme et il faut mettre en perspective cet engagement avec le bénéfice réalisé: "Il y a entre deux et trois ans de travail bénévole. Il ne faut pas être non plus envieux du succès des autres. Mais il ne faut pas dégoûter les investisseurs. On a eu quelques remarques de gens qui trouvaient que ça prenait des grosses proportions. Alors, effectivement, ça prend de grosses proportions, mais le travail derrière est proportionnel aux bénéfices en cas de réussite."

Vincent Dousse

RadioFr..ch

jeudi 23 avril 2026

L’humiliation du doge de Gênes par Louis XIV

 

Lorsque, le 28 février 2025, dans le bureau Ovale de la Maison-Blanche, Donald Trump humilie publiquement Volodymyr Zelensky, ce n’est pas sans rappeler l’humiliation publique que Louis XIV, roi très chrétien, fit subir au doge de Gênes en mai 1685. Parce qu’il met à mal la gloire confirmée du Roi-Soleil, cet épisode de sa vie politique a été effacé des livres officiels contant l’histoire du monarque. Nous le ressuscitons ici.

Le 15 mai 1685, à une extrémité de la Galerie des Glaces de Versailles   à peine inaugurée, le doge de la République de Gênes, roi de Corse, doit accepter l’humiliation que lui inflige le Roi-Soleil. Il lui faut prendre conscience que la loi du plus fort est toujours la meilleure, alors qu’il est le premier souverain étranger à fouler le parquet de la Galerie des Glaces.

Un célèbre tableau de Claude-Guy Hallé (1652-1736), Réparation faite à Louis XIV par le doge de Gênes, représente la scène : canne à la main, le roi est debout sur une estrade agrémentée d’un tapis de Perse et placée au fond de la galerie, près du salon de la Paix. À ses côtés, Monsieur, son frère ; Monseigneur, son fils ; et le duc de Bourgogne, son petit-fils. Face à lui, Francesco Maria Imperiale Lercari, doge de Gênes. Vêtu de velours pourpre, il s’incline bien bas, la main gauche sur la poitrine, celle de droite tenant le beretto dogale (le bonnet dogal). Quatre sénateurs génois en toges noires se tiennent derrière lui. L’espace est envahi par des courtisans emperruqués et embrocardés. On note un mobilier d’argent massif, somptueux et ciselé. Derrière le roi, dans la version versaillaise du tableau, on aperçoit un trône recouvert de lourdes feuilles d’argent et surmonté d’une couronne. Dans sa version marseillaise, il l’est d’une Victoire.

On connait la teneur exacte du discours prononcé en italien par le doge. C’est « un long discours tout ce dont on estait convenu auparavant » (1), dont voici le chef-d’œuvre de rhétorique diplomatique :

« Sire, ma République a toujours eu, parmi les plus grands principes enracinés de son gouvernement, celui d’observer la plus profonde vénération à l’égard de cette couronne qui fut transmise à votre majesté par ses illustres aïeux. Ainsi avez-vous été élevé à un très haut niveau de pouvoir et de gloire. Nous reconnaissons vos entreprises d’une grandeur inédite, telle qu’elle sera reconnue comme admirable pour la postérité. Je n’ai pas de mots pour exprimer que c’est avec une douleur extrême que nous avons été amenés à ressentir que nous avons déplu. Notre affliction est grande et nous espérons un retour en grâce. Quant à moi j’ai l’honneur inouï de me trouver ici, en face de votre Majesté […] ».

À leur tour, les sénateurs y vont de semblables compliments. Des discours d’une humilité totale. Nouvelles révérences. Au plafond de la Galerie, on peut lire sur l’un des tableaux de Charles Lebrun : « Le roi gouverne par lui-même ».

Si le doge est là, alors que les lois génoises lui interdisent de quitter sa terre lorsqu’il exerce ses fonctions, c’est que l’heure est grave. Louis XIV a exigé que le doge vienne en personne se repentir face à lui des offenses commises par Gênes envers la France. Autrement, Gênes sera détruite. Le Sénat génois a donc décidé d’autoriser son représentant à se rendre en France pour faire cesser les menaces du Roi-Soleil envers leur patrie.

De quels crimes et délits le doge de Gênes devait-il se repentir ?

C’est une vieille histoire. Depuis longtemps, les banquiers génois financent les opérations militaires de l’Espagne. Ils signent avec elle des asientos (contrats) s’appuyant sur des remboursements par l’impôt.

Fierté de Gênes, cité maritime, son port est admirablement équipé et on y construit de solides vaisseaux. En 1637, pour mieux protéger la République oligarchique, ses États et ses navigateurs, le doge Brignole déclare la souveraineté de la Vierge sur la ville.

Les affinités politiques et économiques entre Gênes et l’Espagne déplaisent souverainement à Louis XIV. Ces deux puissances sont dès lors déclarées adversaires de la France. Tous les prétextes seront bons pour rabaisser cette République méditerranéenne, dont les habitants sont surnommés les « Hollandais d’Italie ». En 1684, une sombre affaire de salve d’honneur tirée ou non par un vaisseau français à son arrivée à Gênes crée des tensions. La construction de galères destinées à l’Espagne, la concurrence avec Marseille, la vente de munitions à la régence d’Alger, les revendications du descendant de la famille Fieschi à l’égard de la République de Gênes — qui l’aurait privée de ses biens —, une inacceptable désinvolture envers l’ambassadeur de France — François Pidou de Saint-Olon — irritent au plus haut point le souverain français. Les historiens génois ont découvert qu’à cette période, des experts français déguisés en dessinateurs paysagistes, en colporteurs ou encore en religieux parcourent Gênes et recueillent des informations précieuses sur la topographie du port et de la cité. Le Roi-Soleil décide d’une opération punitive. Le marquis de Seignelay, intendant de la marine, et Abraham Duquesne, lieutenant général des armées navales, en sont chargés. Gênes doit être châtiée et, partant, dissuadée de s’immiscer dans les affaires de politique internationale. 

Jean Donneau de Visé écrit en juin 1684 : « […] Le 5 Mai elle [l’armée française] estoit composée de quatorze Vaisseaux, vingt Galères, dix Galiotes, deux Brulots, huit Flutes, vingt-sept Tartanes & soixante-dix petits bastimens à rame. Le 7 elle relâcha à la Rade des Isles d’Hieres. Le 12 tous les bastimens y estant assemblez, & Mr le Marquis du Quesne ayant reconnu que le vent étoit favorable, on mit à la voile. […] » (2)

Le 17 mai, 160 navires de guerre français se déploient devant la ville, la place de la Lanterna au Bisagno est prise, et l’entrée du port en est donc totalement interdite.

Le 23 mai, la flotte française est en mesure d’attaquer la cité, son port et ses faubourgs. Face à cette agression, Gênes mobilise ses navires de guerre, ses tartanes, ses embarcations à rames, et alerte ses soldats suisses. La Giunta di Guerra, présidée par le doge, ordonne que l’on tire des salves de dissuasion. Sans effet. Il y eut, parait-il, une tentative de négociation de la part de Seignelay : livrer quatre galères, envoyer des ambassadeurs, faire des excuses au roi, mais la majorité des sénateurs s’y refuse. « Le refus de se soumettre fait entrer Gênes dans la tragédie », relève l’historien Salvatore Rotta. Le bombardement recommence : c’est le prix à payer pour avoir décidé de résister.

Les sources génoises (textes et iconographies) sont abondantes sur le sujet. On sait que le bombardement de Gênes dura six jours et détruisit une bonne partie de la ville. Les Français utilisèrent des galiotes équipées de mortiers à bombes incendiaires de 12 pouces, d’un poids de 75 kg, ébranlant les fortifications. On évalue à 14 000 le nombre de projectiles meurtriers, et à 3 000 celui de maisons en ruine. Le palais ducal, la douane, la maison de Christophe Colomb et des églises sont endommagés. Des troupes tentent de débarquer, mais sont repoussées. Le gouvernement se réfugie à l’Albergo dei Poveri, une institution caritative. On y transporte le trésor de Saint-Georges. Descendus à terre, les Français pillent et incendient le faubourg de San Pier d’Arena, et leur chef d’escadre passe de vie à trépas. Les Génois résistent. Faute de munitions, les attaquants repartent, le 29 mai, et font voile vers Toulon. Pour maintenir la tension, l’escadre réapparait de temps à autre. Notons qu’une de ces bombes incendiaires est conservée au couvent Santa Maria di Castello.

En dépit de quelques réactions indignées — dont celles de l’Angleterre —, Louis XIV laisse entendre que tout pourrait recommencer si l’on n’accepte pas ses exigences. Les galères seraient désarmées, la république romprait tous ses traités défavorables à la France et paierait 100 000 écus aux Fieschi. En attendant, le 3 juin 1684, le roi enferme à la Bastille l’ambassadeur de Gênes, Paolo De Marini. Sous surveillance, il peut correspondre avec son gouvernement et préparer des négociations. Les diplomates s’activent. Le roi aurait fait savoir qu’il entendait « laisser un exemple mémorable de sa vengeance à tous ceux qui oseraient l’offenser ». Finalement, grâce à la médiation du nonce Ranucci, Colbert signe un traité le 2 février 1985. En effet, le doge a fait appel au pape Innocent XI. C’est donc le cardinal Angelo Ranucci qui devra intervenir auprès du roi : « Que Sa Majesté abandonne ses ressentiments », dit-il.

C’est alors que s’organise la grande scène du repentir public. Que le doge s’humilie devant le roi, et tout s’arrangera. Paolo De Marini est libéré le 12 février 1685. On obtient des réparations pour les églises endommagées.

Mais le doge doit s’excuser face à Louis XIV d’avoir été la victime de l’agression française. Il part pour Versailles au printemps, accompagné de sa nombreuse suite, dans un cortège de carrosses officiels. Ce dernier atteint le Piémont, où ils sont reçus par le roi Victor-Amédée II de Savoie. Le voyage se poursuit par le Mont-Cenis. À Paris, les Génois résident à l’hôtel de Beauvais.

Le doge séjourna dix jours à Paris. Après le temps des excuses, il lui fut réservée une visite guidée du château de Versailles, de ses appartements, jardins, ménagerie et fontaines. En guise de souvenir avant son départ, il reçut un portrait du roi dans un médaillon enrichi de diamants. Lorsqu’on demanda au doge ce qui l’avait le plus étonné à Versailles, il répondit : « Mi chi » (« moi ici » en dialecte génois).

Mauvais signal pour les Génois

Par cette humiliation, le doge génois ressentit le déclin de sa république dans le système économique méditerranéen et européen. Les dirigeants choisirent la neutralité politique. L’historien Fernand Braudel a remarquablement décrit la suprématie de Gênes en appelant cette période, de 1557 à 1627, « le siècle des Génois ». À ce sujet, son homologue François Fourquet écrit, dans un article intitulé « Villes et économies-monde selon Fernand Braudel » (1988) : « Les Génois pullulent depuis longtemps dans l’empire espagnol. Ils assurent une bonne partie du petit et du grand commerce. Mais leur génie, c’est la finance internationale. Ils vont être pendant 70 ans les banquiers du roi d’Espagne. C’est à Gênes que l’argent de l’Amérique espagnole afflue à partir des années 1570. Les Génois prêtent au roi les liquidités nécessaires au paiement des troupes qui font la guerre en Flandre, en assurent le transfert sur le théâtre des opérations. Ils se remboursent sur les recettes fiscales et sur le métal blanc en provenance d’Amérique. Séville, qui a le monopole des relations américaines, est sous leur contrôle. À Madrid, ils sont une trentaine au plus, “un État marchand dans l’État”, qui tiennent le roi ».

Par la suite, leur système perd de sa force. Les villes du Nord prennent le relais financier. La Bourse d’Amsterdam est construite en 1611 par l’architecte Hendrick de Keyser. Tous les talents chassés par les guerres des Flandres se retrouvent dans ces nouveaux espaces. Gênes n’est plus ce qu’elle était. Certes, elle continue à tisser le plus beau velours du monde, et le manteau du doge éblouit les courtisans, qui commandent des aunes et des aunes de cette étoffe, mais…

Une humiliation inquiétante pour les Européens

L’Europe reçoit mal le récit de cette visite honteuse. Bombardements et humiliations : voilà le sort que nous réserve le monarque français, concluent de nombreux princes, les poussant à adopter une stratégie défensive. La Ligue d’Augsbourg s’organise alors : commence la guerre de Neuf Ans (1688-1697). Elle oppose Louis XIV, allié aux Ottomans et aux jacobites irlandais et écossais, à l’empereur Léopold Ier du Saint-Empire romain germanique, puis à des princes protestants indignés par la révocation de l’édit de Nantes en octobre 1685.

Pour empêcher une guerre générale et les avancées des impériaux, Louis XIV décide de fabriquer un glacis outre-Rhin. Le marquis de Chamlay lui conseille d’entreprendre une politique de terre brulée : destruction des cultures, des élevages, des maisons à la ville et à la campagne, ainsi que des églises et de leurs trésors artistiques, après l’évacuation des habitants. Le roi accepte. En novembre 1688, le comte de Tessé reçoit l’ordre de détruire intégralement le château de Heidelberg, en Allemagne. La belle-sœur du roi de France et princesse palatine, Élisabeth-Charlotte de Bavière, n’a plus que ses yeux pour pleurer. Le sac du Palatinat en 1689 est considéré comme l’une des plus grandes erreurs stratégiques du Roi-Soleil : la destruction du château est encore reprochée aux Français, car elle provoqua l’opposition de l’Allemagne à Louis XIV et le renforcement de la coalition antifrançaise.

Dans Les soupirs de la France esclave, qui aspire après la liberté (1689), le protestant Pierre Jurieu (1637-1713) écrit contre le roi français : « Les Français passaient autrefois pour une nation honnête, humaine, civile, d’un esprit opposé aux barbaries ; mais aujourd’hui un Français est un cannibale ». C’est à peu près la même chose dans l’esprit des voisins. Pour pouvoir continuer à financer ses guerres, Louis XIV est contraint de vendre la Manufacture des Glaces. Cela ne suffit pas : il fait alors transmuter en argent comptant le mobilier d’argent de Versailles, celui-là même qu’il avait exhibé lors de l’humiliation du doge.

De cette abomination, Voltaire écrira plus tard : « C’était pour la seconde fois que ce beau pays était désolé sous Louis XIV ; mais les flammes dont Turenne avait brûlé deux villes et vingt villages du Palatinat n’étaient que des étincelles en comparaison de ce dernier incendie. L’Europe en eut horreur. Les officiers qui l’exécutèrent étaient honteux d’être les instruments de ces duretés […]. Si le roi avait été témoin de ce spectacle, il aurait lui-même éteint les flammes. Il signa, du fond de son palais de Versailles et au milieu des plaisirs, la destruction de tout un pays parce qu’il ne voyait dans cet ordre que son pouvoir et le malheureux droit de la guerre ; mais, de plus près, il n’en eût vu que l’horreur. Les nations, qui jusque-là n’avaient blâmé que son ambition en l’admirant, crièrent alors contre sa dureté, et blâmèrent même sa politique : car si les ennemis avaient pénétré dans ses États, comme lui chez les ennemis, ils eussent mis ses villes en cendres. Ce danger était à craindre : Louis, en couvrant ses frontières de cent mille soldats, avait appris à l’Allemagne à faire de pareils efforts » (3).

Gênes reste toujours marquée par cette lointaine humiliation

Rentré dans sa patrie, le 127e doge de Gênes termine son mandat — limité à deux ans — le 18 aout 1685. La paix est rétablie. Désormais, Gênes est en position défensive. Bien qu’elle ait adopté une politique de neutralité et d’inertie, elle est toujours soupçonnée du pire par le roi de France. Émile Vincens écrit : « Averti que Gênes proposait une alliance au duc de Savoie, [Louis XIV] écrivait : “Il ne convient pas à ce prince d’entrer en des engagements avec une république qui en a toujours de trop étroits envers l’Espagne pour être longtemps compatibles avec les miens” » (4).

Aujourd’hui, les Génois conservent un souvenir amer du bombardement de leur ville, tout comme de l’humiliation de leur doge. Lorsque, en 2004, Gênes fut déclarée « ville européenne de la culture », une gravure allemande (5) représentant le bombardement fut largement distribuée à l’issue des cérémonies. Ce document, enroulé, était ceint d’un ruban blanc et rouge aux couleurs de Gênes.

Notes

(1) Gaudenzio Claretta, « Il Doge di Genova alla corte di Versailles nel maggio dell’anno, 1685 », Giornale ligustico di archeologia, storia e letteratura, XII, 1885, p. 342 (https://​tinyurl​.com/​b​d​v​s​x​svr)

(2) Jean Donneau de Visé, Relation historique de tout ce qui a été fait devant Gênes par l’armée navale de Sa Majesté tres-chrestienne, Chez Thomas Amaulry, 1684, p. 97-98.

(3) Voltaire, Le siècle de Louis XIV, chap. XVI, 1751.

(4) Émile Vincens, op. cit., p. 228

(5) Titre : « Genua wird durch die Französische Flotta mit Fewer bëangstiget im Monat Majo 1684 », collection privée.

Florence Vidal

areion24.news

Le silence des festivals autour de Patrick Bruel ne passe plus

 

Le 18 mars dernier, Mediapart sonne le glas en publiant un article où huit femmes accusent Patrick Bruel de violences sexistes et sexuelles, dont une mineure au moment des faits. Depuis, les témoignages pleuvent pour dénoncer les comportements du chanteur de 66 ans. Trois enquêtes ont été ouvertes par la justice en France et en Belgique pour viol, tentative de viol et agressions sexuelles. Le chanteur, présumé innocent, conteste les faits.

Les accusations sont graves. Dans le milieu les langues se délient et un sentiment d'impunité prévaut: tout le monde dans l'industrie de la musique savait. Dans ce contexte, la question n’est pas seulement judiciaire. Elle devient aussi culturelle.

Car pendant que les révélations s’accumulent, Patrick Bruel reste programmé en juin au Bellarena Festival à Fribourg et au Pully LIVE Festival, dans le canton de Vaud. Les appels à l’annulation se multiplient, les pétitions circulent, mais du côté des organisateurs, le silence domine. Un silence qui interroge et met à l’épreuve les engagements affichés depuis #MeToo: jusqu’où une industrie est-elle prête à fermer les yeux?

No comment dérangeant

Des collectifs féministes ont déjà écrit aux organisateurs romands, dans la foulée des révélations. Une pétition a été lancée sous l'impulsion de la section fribourgeoise de la Grève féministe. Silence radio. Blick a tout juste réussi à arracher, fin mars, au Pully LIVE Festival qu'il «était trop tôt pour décider quoi que ce soit». Contactés depuis, nos sollicitations sont tout simplement restées lettre morte. Circulez, il n'y a rien à voir.

Ce mutisme interroge. Non pas parce qu’il tranche, mais précisément parce qu’il ne dit rien. A l’heure où les violences sexistes et sexuelles occupent une place centrale dans le débat public, ne pas se positionner revient à faire un choix. Le silence ne permet pas de rappeler son engagement.

Des chartes pour quoi faire?

Les festivals peuvent bien écrire ou signer des chartes de bienséance pour prévenir les comportements déplacés ou dangereux, encore faut-il les incarner lorsque la situation l'exige. La Ville de Pully peut aussi bien rappeler que les organisateurs sont sensibles à ces thématiques, au vue de leur silence, cela donne le sentiment d'un engagement de façade.

Le monde culturel n’est pas le monde judiciaire. Il n’a pas à dire le droit. Mais il peut dire quelque chose. Exprimer un cadre, rappeler des valeurs, reconnaître la gravité des accusations et pourquoi pas, agir? Car derrière ces récits glaçants, il y a des femmes qui ont osé prendre la parole. Et à ce stade, aucun mot ne leur a été adressé par les organisateurs. Ils attendent peut-être que la tempête passe, mais c’est sous-estimer la mémoire du public.

Et puis, à défaut de prise de position en soutien aux victimes, une autre question émerge. Peut-on maintenir des concerts sans offrir d’alternative à celles et ceux qui ne souhaitent plus y assister?

D'autres ont pris la parole

D’autres acteurs ont fait des choix différents. L’Arena de Genève a indiqué qu’aucune déprogrammation n’était envisagée «tant que le type n’a pas été jugé coupable». Une position discutable pour certains, mais au moins assumée. Elle a le mérite d’exister.

Pierre Betton, directeur du festival Grandes Marées en France, a lui mis en avant un autre aspect: l’économie. En effet, une annulation peut fragiliser un festival. Les organisateurs sont également soumis à des obligations contractuelles.

Mais ces contraintes n’empêchent pas de parler. Elles n’empêchent pas de poser un cadre, ni de rappeler des valeurs. Car au fond, la question n’est pas seulement de maintenir ou non un concert. Elle est de savoir ce que l’on choisit de dire — ou de ne pas dire — à un moment où la parole des victimes occupe une place centrale.

Se taire, c’est éviter de trancher. Mais c’est aussi laisser le malaise s’installer. Et aujourd’hui, ce malaise ne concerne plus seulement un artiste. Il vise aussi ceux qui choisissent de ne pas répondre.

Solène Monney

blick.ch