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lundi 8 septembre 2025

L’affaire des miroirs de Venise

 


L’espionnage industriel et la guerre économique ne datent pas d’aujourd’hui, comme le démontre l’affaire des miroirs de Venise au cours de laquelle le Royaume de France mettra fin à la suprématie miroitière de la Sérénissime, et qui marque un tournant dans l’histoire d’un matériau fascinant, le verre, dont on dit qu’il est le résultat de la combinaison de trois éléments : le sable, le feu et le génie de l’homme.

Dès son arrivée en France, Catherine de Médicis a fait installer dans ses appartements un cabinet de miroirs dont les murs sont recouverts de cent grands miroirs de Venise. Ce sont des objets de luxe. En effet, à l’époque, pour se regarder, on ne dispose guère que de petits miroirs de poche. Seuls les puissants ont les moyens d’acheter un miroir grand format (haut d’un bras, soit 70 cm de haut), dont Venise détient le secret de fabrication et le monopole.

Pour resserrer les liens entre la France et la République sérénissime, Henri III, nouveau roi de France, part de Pologne pour se rendre à Venise en juin 1574. Arnaud du Ferrier, ambassadeur de France, écrit au souverain : « Il n’y a aujourd’hui ni homme ni femme de toute condition que ce soit, qui ne s’étudie à vous honorer… Les octogénaires et les centenaires craignent de mourir avant de vous voir. » Giacomo Contarini est nommé deputato aux décors et aux mises en scène. Les festivités vont durer une vingtaine de jours, tant sur terre que sur l’eau. Présents aux cérémonies nautiques, les voiliers brigantins des corporations. Parmi ceux-ci, celui de la corporation des verriers de Murano. Ils ont construit une tour pyramidale de miroirs, animée d’un mouvement de rotation et reflétant les rayons du soleil. Le mardi 20 juillet, à la nuit tombée, devant le palais Foscari où séjourne Henri III, fonctionne un four installé sur un radeau retenu par une barge. Devant ce four opère un verrier qui fabrique des vases et des carafes. Le soir, devant chaque fenêtre de Venise brûle une lampe à huile. Le samedi 24 juillet, Henri III est à l’Arsenal. Il assiste à l’assemblage rapide d’une galère à partir d’éléments préfabriqués.

Au cours de ces fêtes, élégantes et commerçantes, Venise s’est montrée sous le meilleur jour. En fait, c’est une puissance en déclin. La découverte de l’Amérique a orienté une partie du commerce vers l’Ouest de l’Europe. Des routes maritimes contournent l’Afrique. En Méditerranée, les Turcs conquièrent ou menacent les possessions de Venise. La République compte sur ses institutions, le loyalisme de ses citoyens, les capacités de ses agriculteurs en Terre Ferme, les intelligences de son université de Padoue et sur les talents de ses artisans, de ses marins et de ses marchands.

Comment les Vénitiens sont-ils parvenus à fabriquer ces grands miroirs ?

Le verre a été inventé du côté de la Mésopotamie et de la Phénicie. Ingrédients : du sable, de la soude, du feu et de l’intelligence humaine. Les Romains produisent de la vaisselle multicolore, des plaques circulaires (rui) qui, réunies par des armatures de plomb, deviendront des vitrages. En liaison avec l’Orient, Venise monte des ateliers. En 1292, pour éviter des incendies en ville, ils sont établis dans l’ile de Murano. On y fabrique des vases, des bouteilles, des verres, des perles, des sabliers, des alambics, des candélabres, des tubes, des lentilles pour bésicles ou pour travaux scientifiques, des merrines (boules décoratives), des imitations de roches précieuses.

Une fabrication se situe à part, celle des grands miroirs. Après des années de recherches empiriques, les verriers ont découvert la formule du verre incolore transparent (un mélange subtilement dosé de sable et d’un fondant à base de cendres de la plante Salsola kali vendue en Orient. Notons que Venise n’hésite pas à importer des talents verriers orientaux et européens.

Pour fabriquer une grande vitre, les verriers commencent par souffler une bulle qu’ils transforment en cylindre de la longueur d’un bras. Puis le cylindre est ouvert et aplati. Ce rectangle est recuit. Une fois la plaque refroidie, reste à l’aplanir et à adoucir les surfaces avec des abrasifs. Enfin, on applique une feuille d’étain sur un des côtés de la vitre qui va être encollée à l’aide de mercure. Ce sont surtout ces dernières opérations, très difficiles à réaliser, qui sont couvertes par le secret. Les verriers, dont la profession est considérée comme noble, prêtent serment devant leur corporation. Ils jurent de ne rien divulguer des formules et des techniques. Toute trahison sera punie par la condamnation aux galères — l’administration de poison et un coup de dague ne sont pas exclus. Les familles des traitres seront ostracisées.

En 1630, Venise subit une épidémie de peste et perd un quart de sa population. Politiquement, elle est menacée par l’Espagne, l’Autriche, et Gênes, sans compter le Pape et les Turcs. Dans cette configuration peu enthousiasmante vont bientôt apparaitre de nouveaux protagonistes redoutables du côté des Français. En 1661, après la mort de Mazarin, Louis XIV et Colbert occupent le pouvoir en France. 

La manufacture des glaces : le projet de Colbert

Jean-Baptiste Colbert nait dans une famille de négociants-banquiers. Après des études chez les Jésuites, il est devenu l’homme de confiance de Mazarin. dont il a géré la gigantesque fortune, colossalement embrouillée. Le cardinal l’a couvert de cadeaux. Après la destitution de Fouquet, Colbert a rang de ministre et s’apprête à régner sur l’économie de la France. Pour mener sa politique, il décide de s’appuyer sur les travaux de Barthélemy de Laffermas qui, en 1596, a présenté un mémoire intitulé Règlement général pour dresser les manufactures en ce royaume (1). Colbert a peur de la fuite de devises et, pour cela, ferme la porte aux importations de produits manufacturés. Il veut par cette décision enrichir son pays des sommes considérables payées à Venise en échange de ses produits et mettre à la portée d’un plus grand nombre les miroirs rendus jour après jour plus utiles, par leur fabrication en France.

Pour financer bâtiments, équipements, matières premières, personnel, il faut trouver des capitaux. Il faut aussi trouver des hommes — des hommes d’affaires et des entrepreneurs. Il faut surtout embaucher des verriers capables de se charger de la fabrication des miroirs du début à la fin du processus artisanal. Or, les verriers français ne maitrisent pas les phases finales — le polissage et l’étamage au mercure. Seuls les Vénitiens possèdent ce savoir-faire. 

Très vite sont achetées et aménagées quelques maisons et une petite manufacture, rue de Reuilly, au Faubourg Saint-Antoine. On y construit des fours, un espace de travail et des logements pour les verriers. L’administration prépare des lettres patentes confirmant la création de la Manufacture royale des glaces. Compte tenu de la tradition de dérogeance, les nobles ne doivent pas travailler. Colbert convainc cinq amis de son clan de devenir actionnaires et de se lancer dans l’aventure. Ils sont plus compétents en finances qu’en verrerie. Seul Nicolas du Noyer, receveur du taillon d’Orléans, aurait quelque expérience d’entrepreneur. Réuni, le capital initial est de soixante mille livres, auquel s’ajoute un prêt royal de douze mille livres. De quoi démarrer.

La question de l’embauche de verriers vénitiens

La personne que Colbert va charger de résoudre ce problème est son ami Pierre de Bonzi, l’ambassadeur à Venise depuis septembre 1665. Né à Florence en 1631, il est le descendant de familles prestigieuses : les Sforza, les Visconti, les Della Rovere (2). Sa famille est arrivée en France avec la suite de Catherine de Médicis. Il accompagne Mazarin à la conférence franco-espagnole de Saint-Jean-de-Luz. Brillant, il se fait remarquer par le Cardinal. Celui-ci œuvre pour qu’il bénéficie de l’évêché de Béziers, en y mettant toutefois une condition ; il devra céder une pension de mille deux cents livres au castrat Arto Melani qui était à l’occasion chargé de missions diplomatiques par le Ministre. La carrière de Bonzi débute avec la négociation de mariages princiers et des achats d’œuvres d’art pour Colbert. Saint-Simon le décrit comme un petit homme trapu avec un très beau visage, un charme infini et un esprit courtisan, prêt à obéir servilement. Peu religieux, cet habile et éminent évêque n’a ni scrupule, ni état d’âme.

En septembre 1662, Bonzi est nommé ambassadeur à Venise, dont les dirigeants pensent qu’il va les aider à former une ligue contre les Ottomans. Colbert demande à son ambassadeur non de négocier avec la République mais avec des verriers, pour qu’ils acceptent de venir exercer leur art en France, en trahissant leur serment corporatif. C’est une mission risquée. S’il était démasqué, l’ambassadeur pourrait se retrouver noyé dans les flots houleux de l’Adriatique. Néanmoins, il obtempère et se demande où trouver des verriers compétents susceptibles de se transformer en transfuges. Il s’acoquine avec un brocanteur, qui vend des miroirs et identifie des candidats à un transfert vers l’étranger. Sans doute ont-ils envie de sortir de leur ile ? Puis, au début de 1665, Bonzi est nommé en Pologne. Colbert confie alors le dossier à un homme qui lui est totalement dévoué. C’est Marc de Borniolo, sieur des Rochers, gendre de Giovanni Castellano, entrepreneur verrier de Nevers. Prenant la relève, il est chargé de mettre en place le dispositif de l’évasion des verriers vers la France. Arrivé sur la lagune, Borniolo prend contact avec l’ambassade, qui lui alloue un solide budget pour opérer et lui donne des informations sur le contexte et des noms de contacts potentiels. L’ambassade lui confirme ce qu’il pourra promettre aux verriers renégats : des salaires faramineux et des privilèges particuliers, à savoir l’exemption d’impôts, une juridiction spéciale pour les administrer et une protection rapprochée.

L’opération de l’équipe Borniolo

Antonio Cimegotto, dit della Rivetta, a vraisemblablement suivi un apprentissage chez Agostin Bosello et Domenico Cittadin. Ensuite, de servant, il est devenu garzone, c’est-à-dire aide-verrier. Ce n’est qu’en 1655 qu’il prend du galon et travaille à la pièce pour ses patrons. Il reçoit alors un salaire des plus convenables. En 1656, il change de verrerie. Il en change à nouveau en 1657. Et encore et encore. C’est autour de 1660 qu’il devient maitre verrier. Qui tente de retracer sa carrière ne sait trop s’il s’agit d’un personnage un peu instable, ou au contraire d’un esprit curieux, avide de s’ouvrir à quantité d’expériences. Gieronimo Barbin a été inscrit à la dell’Arte di Verrieri, dès 1646. Il a alors dix ans et est certainement enregistré au titre d’apprenti. Sur Zuane Civran di Polo, surnommé « Bombarda », on sait simplement qu’il a loué une maison, rue des Verriers, à Murano — ce qui n’apprend pas grand-chose. Un autre de ces verriers s’appellerait Domenico Morasse, mais aucune information utile ne parvient sur son compte. Il y a enfin parmi ces verriers un mauvais sujet accusé d’avoir maltraité un prêtre de Murano, le soir de la Saint-Jean, et condamné par contumace. Ce scélérat aurait, parait-il, fait demander où se trouvait l’ambassade de Venise à Paris, afin de s’en éloigner le plus possible. Son intention est claire : il cherche à mettre de la distance entre lui et la Sérénissime. 

Plus ou moins alertés de ces tractations, les Inquisiteurs d’État (3) ne se montrent pas véritablement inquiets. Les Français peuvent se permettre d’agir au nez et à la barbe des autorités vénitiennes.

Une difficulté surgira toutefois lorsque, durant l’une de ses traversées de Venise vers Murano, un des intermédiaires de Borniolo entend les deux autres passagers, des gentilshommes vénitiens, qui parlent entre eux d’un homme venu pour débaucher des ouvriers verriers. Ils en font une très précise description. « Il convient d’avertir les autorités au plus vite », commentent-ils. À peine a-t-il posé le pied sur l’ile que l’intermédiaire s’élance vers le cabaret qui sert de point de rendez-vous. Tout le monde est là, en train de boire. On se passe le mot et on comprend sur-le-champ qu’il faut quitter les lieux le plus discrètement possible. Providentiellement, une rixe éclate et détourne l’attention du tenancier et de sa clientèle.

Une fois dans la rue, le groupe élabore un plan de bataille. Borniolo sait qu’il faut partir immédiatement, mais il n’a pas avec lui tout l’argent nécessaire au voyage. Seulement 20 pistoles. Qu’à cela ne tienne ! Antonio Cimegotto, lui, a ce qu’il faut sur lui. À toute allure, il se débrouille pour trouver le soir même, dans le quartier de l’Arsenal, un bateau dont les 24 marins sont prêts à partir pour 50 pistoles. Puis, tout va très vite. La nuit est tombée depuis fort longtemps quand on procède à l’embarquement et à l’appareillage. Lorsqu’on largue les amarres, les Muranais sont peut-être légèrement émus. Ils abandonnent, sur les rivages vénitiens, des parents et des amis qui y résident. À demi-éclairé par la lune, le campanile s’éloigne de leur vue. Quatre heures plus tard, après avoir longé les côtes de la République et celles des États du Pape, on atteint le delta du Pô. Ferrare est en vue. De là, au moyen de carrosses attelés dans un relais, il est aisé de se mettre en route pour Modène, puis pour Turin. 

Après Lyon, Nevers, c’est Paris où les verriers s’installent dans leurs très confortables logements. Sur les lieux de travail, ils ne manifesteront pas l’ardeur que l’on attendait d’eux. S’ils acceptent de fabriquer des miroirs, ils n’accomplissent guère leur mission pédagogique. Quoi qu’il en soit, le 29 avril 1666, le roi vient, en compagnie de Monsieur et de plusieurs princes et ministres, visiter la Manufacture. Un Muranais faisant partie de la suite de l’ambassadeur de Venise est convié. Pour lui, il n’est pas question de se dérober, même si cette invitation lui laisse un goût fort âpre dans la bouche. 

Le trafic des verriers

Nicolas du Noyer donne l’ordre de commencer les démonstrations. Chaleur infernale. Tout au long de son parcours, le roi continue à interroger ces remarquables hommes de l’art. À chacun d’eux, il alloue immédiatement 150 doubles que Colbert est chargé de distribuer. Le monarque fait ensuite savoir à tous les verriers qu’il souhaite leur installation définitive en France. Pour conclure, Sa Majesté déclare qu’elle est fort satisfaite. Enchantée de tout, Elle applaudit à tout. Il y a quelqu’un qui n’est pas enchanté du tout. C’est Nicolas du Noyer. L’inconduite des verriers l’insupporte. Ils ont découvert les délices de la dolce vita à la française et leur joyeuse activité nocturne compromet leur état d’éveil dans la journée. Colbert fait fermer les grilles de la Manufacture à la nuit tombée et fait importer les épouses de ces messieurs. Elles passeront les Alpes déguisées en garçons. Malgré des conditions inacceptables, les verriers français ont appris les savoir-faire vénitiens, en regardant et en notant.

Tandis que se déroulent les épisodes rocambolesques de l’enlèvement des Muranais, sous la houlette de Colbert, Bonzi et Borniolo, d’autres protagonistes vivent avec une impuissante amertume les drames qu’endure leur patrie. Ce sont les ambassadeurs de Venise à Paris dont les missions sont difficiles, sinon impossibles à accomplir. Ils sont chargés par leurs autorités — Doge, Conseil des Dix, Conseil ducal, Inquisiteurs d’État — d’obtenir que cesse ou à tout le moins ralentisse l’arrivée des verriers en France. Les diplomates nommés en France au cours de cette affaire sont des gens de haute culture et appartenant aux grandes familles patriciennes. Ils sont riches car ils doivent assurer un train de vie que ne couvrent pas leurs émoluments. Ces ambassadeurs ont la réputation d’être des bourreaux de travail. On cite l’exemple d’Alvise Contarini qui, entre le 1er septembre 1629 et le 11 avril 1632, expédia de Paris quatre-cent-quarante-cinq dépêches, des dépêches chiffrées, roulées dans des ourlets de mouchoirs, destinées à être lues par d’éminents destinataires avant d’être archivées dans les armoires de la Chancellerie secrète (4). Sur les Vénitiens présents à Paris, ils savent tout. Ils informent leurs mandants sur Colbert. Alvise Sagredo écrit : « Quand Colbert plante un clou et l’enfonce, personne n’arrivera jamais à le convaincre ou le persuader de l’arracher. » (Rapport d’ambassade devant le Sénat vénitien, 1666)

Marcantonio Giustinian (5), nommé en novembre 1665, décrit Colbert ainsi : « Son Excellence prête l’oreille à tous ceux qui lui proposent quelque avantage, fait mettre par écrit leurs intentions, puis les examinant bien et les trouvant bonnes, il les porte au Roi comme étant siennes. Cela lui a longtemps servi à se faire passer auprès du Roi comme un homme unique en fait d’inventions ; mais les gens, ayant découvert ce procédé, ne lui portent plus leurs idées » (6).

Réputé pour sa piété, surnommé Messire Te Deum, Giustinian se réjouit toutefois lorsqu’il apprend que les verriers regimbent, se font porter malades, réclament des augmentations. Face à ces verriers aux insupportables revendications, Du Noyer se prépare à rompre les contrats.

Au début de janvier 1667, un doucisseur de la Manufacture, faisant partie d’un nouvel arrivage de verriers, meurt après plusieurs jours de délire furieux. Le 25 janvier 1667, le verrier frioulan, dit « Furlan », après une longue maladie qui ne l’empêchait pas cependant de faire son travail, passe de vie à trépas. C’était un fin connaisseur des formules des pâtes de verre. De plus, il savait les travailler et les étirer selon les règles. D’après ses compagnons, il était indispensable dans l’articulation de la chaine de production. Giustinian signale ces décès à ses mandants et précise qu’il ne saurait donner des détails sur leurs origines. Mauvaise disposition d’humeurs ? Cause violente ou artificielle ? Quant à Colbert qui enrage, sa religion est faite : c’est sur un ordre venu d’Outre-Alpes que ce forfait a été accompli. En matière d’assassinat politique, la réputation de Venise n’est plus à faire. On dit que la République a pour doctrine de faire disparaitre les nuisibles. On murmure que les autorités vénitiennes ont à leur disposition les membres d’une guilde d’apothicaires spécialistes des poisons. Dans leurs cornues et mortiers, ils traitent les ingrédients d’une pharmacopée toxique : poudre de diamant, arsenic (orpiment et réalgar), cantharide, aconit, amandes amères, if commun, ciguë, pavot somnifère, jusquiame, sardoine, colchique, datura, belladone, champignons vénéneux, phosphore. Protestations de l’ambassadeur : par elle-même, la profession verrière est dangereuse pour les poumons. Giustinian négocie avec les Inquisiteurs les conditions d’un retour des exilés. Pardon et aides pour monter des ateliers. Tandis que ceux-ci rejoignent leur patrie en mai 1667, dès 1672, les fournisseurs ont interdiction d’importer des glaces vénitiennes. Venise ne se remettra pas de ces chocs économiques et techniques. Elle perd sa suprématie miroitière. 

La galerie des Glaces comme symbole de victoire

Une grande figure de cette affaire est celle de Louis Lucas de Nehou, énergique gentilhomme-verrier, normand de Tourlaville, qui fabrique des miroirs. Sa compétence permettra l’essor de la Manufacture et l’implantation du site forestier de Saint-Gobain, en 1692. Il participera activement à la mise au point d’un nouveau procédé de fabrication, le coulage sur table. Il n’hésite pas à s’approprier les recherches de Bernardo Perotto, maitre-verrier d’Orléans.

La grande galerie des Glaces de Versailles met en scène le prestige de Louis XIV. Le premier visiteur étranger à y être reçu est le doge de Gênes, le 15 mai 1685. Il est convié à venir s’excuser d’avoir offensé le souverain. Cette humiliation inquiète les voisins de la France. La Ligue d’Augsbourg s’organise. Commence la guerre de Neuf Ans. Elle oppose Louis XIV, allié aux Ottomans et Jacobites irlandais et écossais, à l’empereur Léopold 1er du Saint Empire romain germanique, puis bien d’autres. Ensuite, les hostilités liées à la Succession d’Espagne vident les caisses. Sa Majesté estime qu’il faut vendre la Manufacture des glaces qui bat de l’aile. Mais la vendre à qui ?

Un groupe de banquiers genevois, animé par Jacques Buisson, alors associé de la société Saladin et fils, se dit capable d’élaborer un savant montage. Ces patriciens de la finance sont les descendants de calvinistes, français et italiens, installés en Suisse au moment des guerres de religion. Mais comme l’argent n’a ni odeur ni confession, le Roi-Soleil, signataire de la Révocation de l’Édit de Nantes, n’hésite pas à remettre ses intérêts entre les mains de ces astres de la haute banque réformée, prêts à donner le jour à une nouvelle compagnie par actions. Dans sa majorité, le capital est souscrit par des banquiers protestants genevois. Durant un siècle, la Manufacture battra pavillon helvétique.

Notes

(1) Plusieurs manufactures royales vont apparaître : toiles, bas de soie, dentelles, armement, imprimerie, voileries, corderie, arsenaux, fonderies, papeteries, usines à salpêtre, à goudrons, etc. 

(2) Pierre de Bonzi sera ambassadeur à Madrid, archevêque de Narbonne, cardinal. Il sera écarté du pouvoir lorsque qu’il s’affichera publiquement avec sa maitresse. Personnalité d’exception pour ses biographes, il meurt en 1703.

(3) C’est en 1539 qu’est apparue une nouvelle magistrature vénitienne, celle des trois Inquisiteurs d’État. Le petit peuple les appelle les trois babai (épouvantails ou croquemitaines). Ils sont censés garder les secrets d’État et empêcher leur divulgation. Deux membres du Conseil des Dix et un conseiller ducal constituent une centrale d’espionnage et de haute police usant parfois du poison pour éliminer secrètement les indésirables. Cette institution au pouvoir discrétionnaire entrainera un grand déséquilibre dans la République.

(4) Relations des ambassadeurs vénitiens : « Lorsqu’ils repassent à Venise, souvent entre deux nominations, les ambassadeurs sont tenus de discourir plusieurs heures, avec verve, devant toutes les autorités réunies. Cette prestation est un événement à la fois politique et mondain. « Si le plaisir d’écouter une telle lecture exposant la situation d’un autre État pouvait avoir pour but d’accroitre les connaissances d’une bonne partie de ces sénateurs qui ne quittaient jamais Venise, il découlait aussi — et même davantage que d’un tel but instructif — d’une attente de spectacle, dans une ville qui est une ile et plus encore, un cauchemar d’ennui en vase clos. » (In Giovanni Comisso, Les ambassadeurs vénitiens, Gallimard, coll. « Le Promeneur », 1991)

(5) L’affaire des miroirs de Venise terminée, ambassadeur de la République sérénissime, Marcantonio Giustinian estime qu’il a réussi dans sa mission en obtenant le retour au bercail des verriers expatriés. Il en sera même félicité. La France accorde des fonds à Venise pour soutenir la guerre de Candie. Et un jour, en 1684, il deviendra doge. Sous son règne, Venise s’empare de la Morée, dans le Péloponèse. Pour les historiens, cette occupation sera considérée comme extrêmement coûteuse et n’apportant aucun bénéfice.

(6) Giovanni Comisso, « Extrait de la relation de Marcantonio Giustinian », 6 février 1669, op. cit.

Bibliographie

• AA. VV., Dizionario biografico dei Italiani, Treccani, Roma, 1960-2001.

• Giovanni Comisso, Les ambassadeurs vénitiens, relations de voyages et de missions, Gallimard, « Le Promeneur », 1991.

• Giovanni Comisso, Les agents secrets de Venise, Gallimard, « Le Promeneur », 1990.

• Elphège Frémy, Histoire de la Manufacture royale des Glaces, Plon, 1909.

• Maurice Hamon, Du soleil à la terre : une histoire de Saint-Gobain, J.-C. Lattès, 1998.

Florence Vidal

areion24.news