«La Suisse ne serait rien sans les Etats-Unis», «La Première ministre suisse m’a tapé sur les nerfs», «Elle était si agressive»: mercredi 21 janvier, lors du World Economic Forum (WEF), Donald Trump n’a pas retenu ses coups. Devant un parterre international, il ne s'est pas gêné de tacler la Suisse et d'humilier publiquement la conseillère fédérale Karin Keller-Sutter – la «Première ministre» dont il parlait, imitant même son ton au passage et ne se souvenant plus de son nom. Une attaque frontale contre la Suisse, qui n’a pas manqué de faire réagir.
Tandis que des figures politiques comme Ignazio Cassis ou Carlo Sommaruga dénonçaient un discours «inacceptable» et «méprisant» tout en restant prudents, un silence a particulièrement retenu l’attention: celui de l’Union démocratique du centre (UDC). Premier parti du pays, chantre de la souveraineté nationale, mais aussi terrain fertile pour les sympathisants de Trump, l’UDC semble marcher sur des œufs. Blick a contacté différents élus pour connaître leurs position.
«Un minimum de fierté»
Le premier à sortir du rang est Mauro Poggia, conseiller aux Etats genevois du MCG, allié de l’UDC à Berne. Sur les réseaux sociaux, il dénonce un président «goujat» venu «insulter» la Suisse sur son propre territoire. Contacté par Blick, le politicien chevronné enfonce le clou: «C’est la brutalité et la grossièreté habituelles. Trump digne de lui-même.» Il se dit choqué que des Conseillers fédéraux, dont Karin Keller-Sutter, soient allés saluer tout sourire le dirigeant américain à la fin de son discours. «Je n'y serais pas allé», tranche-t-il.
Pour Mauro Poggia, la Suisse doit défendre son honneur: «Nous ne sommes pas à la botte des Etats-Unis. Il y a un minimum de fierté.» Il ne nie pas les risques économiques, notamment les droits de douane déjà imposés à 39% par Trump. Mais le Genevois refuse que la Suisse sacrifie ses valeurs au nom du commerce: «Jusqu'où sommes-nous prêts à aller dans la servilité pour protéger notre économie? Si certains ne veulent plus venir en Suisse parce qu’on ne leur offre pas un régime douanier sur mesure, alors ils ne partagent pas nos valeurs.»
Le Conseiller aux Etats genevois appelle à une forme de résistance, avec d'autres petits pays partageant les mêmes valeurs. Il insiste: la Suisse s’est construite sur sa tradition humanitaire et sur le multilatéralisme. Laisser Trump exprimer son mépris pour ces valeurs, sans réaction, selon lui, revient à trahir cette identité. «Ce genre d’individu n’a ni alliés ni amis», tonne-t-il.
Le silence en faveur de l'économie
Côté UDC, la ligne est plus pragmatique. Céline Amaudruz, vice-présidente du parti, joue la carte de la prudence, priorisant la stabilité du secteur économique: «Notre priorité est de conclure un accord commercial.» A la question de savoir si Trump est allé trop loin, la Conseillère nationale genevoise élude: «En tant qu'élue, le ressenti personnel n'a pas la moindre importance dans cette situation. Ce qui compte, c’est de composer avec lui, qu’on soit d’accord ou pas.»
Même ligne chez Marcel Dettling, président de l’UDC, qui prône le silence stratégique: «Il faut moins parler et plus travailler. Guy Parmelin a tout dit.» Et justement, le président de la Confédération est resté silencieux sur les attaques de Trump, préférant s’en tenir à la neutralité suisse et aux intérêts commerciaux du pays.
Marcel Dettling, lui, avait implicitement soutenu Donald Trump lors des dernières élections américaines, estimant que la Suisse s’en était historiquement mieux sortie sous les Républicains que sous les Démocrates. Mais après des droits de douane à 39% et les critiques au WEF, le conseiller national schwytzois semble plus réservé: «Trump a fait ce qu'il a dit», lâche-t-il à Blick sobrement. Et justement à propos du discours du dirigeant américain à Davos: «Ce n'était pas très gentil. Mais Trump est rarement gentil. Nous les Suisses, sommes plus diplomates», admet-il du bout des lèvres.
«C'est excessif», mais...
De son côté, Jérôme Desmeules, ouvertement sympathisant de Trump et député UDC au Grand Conseil valaisan, nous confie ne pas cautionner les propos du républicain, avouant que c'était «excessif», mais pas étonnant: «Disons que Trump n'a jamais été connu pour mâcher ses mots et cacher ce qu'il pense», lâche-t-il, ajoutant que cette manière de procéder semble porter ses fruits pour le dirigeant américain. «Je comprends sa rhétorique et sa volonté de tirer son épingle du jeu.»
Selon lui, la faute revient notamment à la diplomatie suisse, plus particulièrement celle de la «malhabile» Karin Keller-Sutter: «Quand on discute avec le président des Etats-Unis, on évite de faire la leçon. La Suisse est certe un de leur partenaire, mais pas le plus gros», explique-t-il en faisant référence à l'appel téléphonique qui a mis le feu au poudre. Pour lui, les autorités suisses auraient dû être davantage dans la séduction avec Donald Trump.
Pour Jérome Desmeules, la priorité est claire: il est nécessaire de diversifier les partenaires commerciaux face à un Donald Trump aux humeurs et menaces changeantes. Un constat partagé par Céline Amaudruz et Marcel Dettling.
Entre loyauté et embarras
L’épisode met en lumière les tensions internes au sein de l’UDC. Entre fidélité à une certaine idée de la Suisse indépendante, fière et non alignée, et pragmatisme économique face à une superpuissance imprévisible, la ligne est floue. A défaut de condamnation ou d’adhésion totale, le parti souverainiste semble préférer la courbe d'exportation et le silence à l'image du pays.
Depuis quelques années, les souverainistes et la droite conservatrice suisse, dont beaucoup s'identifient à l’Union démocratique du centre (UDC), étaient en joie: de l'autre côté de l'Atlantique, Donald Trump venait incarner tout ce qu’ils aimaient. Ce garçon avait tout pour lui: Il défendait les intérêts de son pays, s'attaquait sans peur ni regret à l’immigration de masse aux Etats-Unis, épinglait le wokisme et le gauchisme devenus selon eux la plaie européenne du siècle. Dans une sortie peu habituelle pour un conseiller fédéral, l'UDC Albert Rösti avait même avoué, fin 2024, sa préférence pour le candidat Trump face à Harris, juste avant l'élection américaine, tout comme le président de l'UDC Marcel Dettling.
Premier coup, le conflit douanier
«Il nous faudrait le même en Suisse!», aimaient répéter nos conservateurs sur les fils de commentaires en ligne. Lorsqu'on s'avisait de critiquer leur idole, les adeptes de Trump nous tombaient dessus à bras raccourcis, rappelant tout de suite que l'ennemi et repoussoir ultime n'était certainement pas l'Amérique de Trump, mais l'Union européenne (UE). Leur adhésion était forte, mais peu surprenante, et l'influence des idées de Trump filtrait dans certaines positions de l’UDC, comme l'idée de se retirer d’accords internationaux.
Mais voilà. Les choses ont commencé à se compliquer, quand le président américain s'est mis à menacer les intérêts de la Suisse très directement, lui infligeant l’épisode douloureux des droits de douane cet été.
Là, les contradictions ont commencé à se révéler au grand jour. Car même face à une menace aussi directe, on entendait encore des Helvètes souverainistes défendre Trump bec et ongles. Après tout, il ne faisait que défendre son pays, argumentaient-ils. Qui peut l'en blâmer? N'est-ce pas ce qu’on attend d’un bon souverainiste?
Quel souverainisme suisse défend les intérêts américains?
Déjà à ce moment-là, on pouvait s’interroger sur cette version très curieuse du patriotisme helvétique, qui consiste à excuser si complaisamment la défense agressive des intérêts américains aux dépens des intérêts suisses. La position devenait difficilement tenable, pour l’UDC et les trumpistes de tous bords.
Aujourd’hui, la tension est encore montée de plusieurs crans. La position des souverainistes et conservateurs, au patriotisme à géométrie variable, devient plus difficile à justifier depuis ce mercredi 21 janvier. A Davos, devant un parterre d’élus fédéraux venus l’écouter, dont le président de la Confédération Guy Parmelin (UDC), Donald Trump n’a pas hésité à médire longuement sur la Suisse.
Sur le sol de ce pays hôte qui l’accueillait avec tous les honneurs, il a poussé l'outrage jusqu'à déballer longuement comment, en imposant les droits de douane, il a réalisé que la Suisse vivait aux crochets du marché américain, et dépendait de ce dernier pour sa prospérité, qui doit tout à l'Amérique. «They're only good because of us», a-t-il cru bon de dire à propos de la Suisse lors de son allocution à Davos.
Mépris affiché sur sol helvétique
Et, se moquant pour la énième fois de Karin Keller-Sutter (la «dame» dont il avait à nouveau oublié le nom et la fonction), il a évoqué avec dédain son côté «répétitif» et son «agressivité». Puis, avec une jouissance cruelle, il s’est longuement amusé de la «folle panique» affichée par les officiels et entreprises helvétiques qui se sont bousculés au téléphone et à son bureau pour négocier les droits de douane. On croyait voir un chat s’amuser à torturer sa souris.
Suite à cela, qu’a fait UDC? Silence. Le président de la Confédération, l'UDC Guy Parmelin, assumant sa non réaction, n’a pas souhaité commenter les remarques méprisantes de Donald Trump. Une diplomatie qui peut, à la limite, se comprendre à l'échelon d'un conseiller fédéral.
Mais le silence est plus net dans l’attitude de Céline Amaudruz (UDC/GE). Interrogée sur les ondes de la RTS le même soir «jusqu’où doit-on plier face à Donald Trump», la conseillère nationale ne veut pas commenter et souligne que «c’est même une force, aujourd’hui, de ne pas commenter». Elle salue le «bon sens de Guy Parmelin» et prône de garder la tête froide, sans critiquer à aucun moment Donald Trump et en prenant des pincettes maximales.
La hallebarde n'est réservée qu'à l'UE
Oubliées la hallebarde, la résistance de Winkelried et de Guillaume Tell, la combativité que la Suisse affiche face à l'UE, dont elle dépend pourtant autant si ce n'est plus; on ne trouvera rien de ces postures face aux Etats-Unis de Trump: là, on rentre les griffes et on sort les génuflexions.
En réalité, cela fait un moment que l’UDC se retrouve régulièrement en position de grand écart intenable sur différents sujets.
Sur l’Europe, déjà, lorsque d’un côté elle mène une campagne pugnace contre les accords bilatéraux, et que de l’autre elle reste muette sur ce sujet parce qu’elle pactise au niveau cantonal avec le PLR et le Centre au sein d’alliances des droites élargies.
Sur la neutralité, ensuite, lorsque d’un côté elle lance une initiative pour la préserver, mais que de l’autre elle défend l’idée de vendre du matériel de guerre à l’Ukraine, parce qu’elle pactise avec le lobby des armes.
Un indicateur: le vide sur les fils de commentaires
A présent, la voilà testée par Donald Trump, qui met à l’épreuve le souverainisme suisse lorsqu’il se retrouve en conflit direct avec les politiques du souverainiste en chef américain.
Reste que ce silence parle fort. Les défenseurs de Trump se font plus rares sur Facebook ou LinkedIn, lorsqu’on critique sa politique économique, vantée comme un «miracle» alors qu’elle est décevante pour la grande majorité des Américains. Ou encore, lorsqu’on critique son discours humiliant à Davos. Alors qu'aux Etats-Unis, la popularité du Républicain a chuté à 40%, ici aussi, ses adeptes ne viennent plus à sa rescousse. Invisibles, ils le sont quand les contradictions sont devenues trop visibles.
Myret Zaki