Le couple Moretti aurait obtenu des permis en règle grâce à des proches travaillant dans la commune
Les révélations n’en finissent plus autour du couple Moretti. La chaîne italienne Rai affirme dans un reportage diffusé le 16 janvier que Jacques Moretti, propriétaire du bar Le Constellation, aurait délibérément négligé les normes de sécurité incendie et qu’il aurait été aidé de la commune afin d’obtenir un permis en règle.
L’homme, un fournisseur de mobilier, qui souhaite rester anonyme par crainte de représailles, affirme que les propriétaires auraient refusé d’équiper l’établissement d’installations ignifugées afin de réduire les coûts. "Les revêtements ignifugés coûtent environ 15 % plus cher", explique-t-il.
Pourtant, il n’est pas possible d’obtenir une autorisation d’ouverture sans les certificats requis, notamment en matière de sécurité incendie. Selon le témoin, Jacques Moretti aurait eu une sorte de passe-droit. "Sa femme m’a dit qu’ils n’avaient pas besoin de mobilier ignifuge, car ils avaient des proches occupant des postes élevés à la commune de Crans-Montana", raconte-t-il. Ce dernier affirme avoir signalé cette situation à plusieurs reprises aux autorités, sans résultat.
D’après un rapport auquel la RTS a pu avoir accès, la commune de Crans-Montana était informée depuis 2023 des graves lacunes du service en charge des contrôles incendie. En témoigne la remise d’un audit interne sans équivoque : "trop peu de moyens, trop peu de personnel, trop peu de temps", rapporte le média suisse. Le rapport explique également que lors des recrutements au sein de l’administration de la commune, les "relations personnelles et politiques" des candidats auraient pesé plus lourd que leurs compétences professionnelles.
Toujours selon le média suisse, le fonctionnaire chargé en 2015 du contrôle du bar Le Constellation était lui-même impliqué dans une affaire pénale pour coups et blessures involontaires. En cause : la chute d’un homme causée par une balustrade insuffisamment sécurisée. La victime a souffert de paralysie par la suite. Le fonctionnaire a été acquitté.
Les élus "étaient tous au courant"
Chacun son style, chacun ses mots, mais pour dire la même chose. Un mois et demi après l'incendie qui a tué 41 personnes et blessé 115 autres à Crans-Montana en Suisse la nuit du réveillon, une question est sur toutes les lèvres et ces deux responsables de la commune sont pressés d'y répondre : pourquoi aucun contrôle incendie n'a eu lieu au Constellation, géré par le couple Moretti, depuis mai 2019 ? Par manque de personnel et de compétence, affirment en substance l'ancien et l'actuel responsable incendie de Crans-Montana. Dans leurs auditions qui ont eu lieu pour l'un le 6 février et pour l'autre le 9 février, et que franceinfo a pu consulter en exclusivité, tous les deux décrivent comment ils se sentent bien seuls avec leur équipe pour réaliser ce que la loi les oblige à faire : contrôler tous les ans les établissements publics de la commune.
Et la tâche s'avère, de leur propre aveu, impossible. Ken Jacquemoud, l'ancien responsable sécurité incendie qui a quitté son poste en mai 2024, raconte qu'en 2017 "quand j'ai commencé, j'étais seul comme chargé de sécurité". Il explique devant les trois magistrates et une quarantaine d'avocats comment il a "bataillé" pour se constituer une équipe, aujourd'hui de cinq personnes sous les ordres de son successeur Christophe Balet. Ken Jacquemoud raconte comment il enchaîne les rapports dans lesquels il fait "part du manque de ressources".
"J'avais, sauf erreur, fait une présentation au conseil communal de mes tâches et fonctions, des choses qu'on devait faire selon la loi et des choses qu'on arrivait réellement à faire". Et il affirme : "Dans ma présentation Powerpoint c'était mentionné qu'il manquait des ressources". Un constat partagé par son successeur, Christophe Balet : "On a priorisé certains établissements. On planifie un maximum de visites en sachant qu'on ne suit pas l'ordonnance, par manque de ressources."
Tous les deux assurent que ce problème est connu de tous les élus à Crans-Montana et dans le canton du Valais depuis des années. "Ils étaient tous au courant", lance Ken Jacquemoud. Et d'ajouter : "Nicolas Féraud était au courant de cette situation". Nicolas Féraud, le président de la commune de Crans-Montana qui, en conférence de presse juste après l'incendie, avait confié devant les caméras du monde entier ne pas pouvoir expliquer pourquoi le bar géré par le couple Moretti n'a pas été contrôlé ces cinq dernières années. C'est ce même président qui a gelé les embauches dans sa commune, station de ski huppée suisse dans un plan dénommé Personal Stop, rappelle de son côté l'actuel responsable sécurité incendie de la commune. "En janvier 2025, la commune de Crans-Montana a décrété le Personal Stop, ainsi ce n'était pas possible de demander de nouveaux postes, si ce n'est de remplacer le personnel existant", explique l'actuel responsable de sécurité incendie.
Selon lui, pour arriver à faire tous les contrôles incendie tous les ans, il lui faudrait "au minimum cinq à six personnes de plus". Désormais, selon les informations de franceinfo, Nicolas Féraud fait l'objet d'une plainte de la part de plusieurs victimes de l'incendie pour des "manquements gravissimes". Plusieurs avocats de victimes demandent à présent à ce qu'il soit entendu.
Les restaurants et les bars, non prioritaires
Les propos tenus par ces deux prévenus pendant leurs auditions permettent de comprendre qu'en plus d'être contraints par des manques d'effectifs, ils sont victimes de la mauvaise image que leur métier renvoie. Eux qui imposent aux propriétaires, aux gérants, de se mettre en conformité et donc de payer des équipements parfois chers. De plus les contrôles sont sources de tension et cela demande beaucoup d'énergie pour s'y préparer alors que la charge de travail est très élevée. Lorsqu'il demande à sa hiérarchie comment faire, "ils nous disaient de tous faire de notre mieux. Ils nous disaient de contrôler au moins les hébergements". La première priorité étant les hôpitaux, puis les hôtels et enfin en dernier lieu les restaurants et les bars, comme Le Constellation.
Enfin la question est posée clairement par un avocat au responsable de sécurité incendie en poste jusqu'en 2024 et retranscrite noir sur blanc : "Pour quelle raison y a-t-il eu deux visites [au Constellation] en 2018 et 2019 et aucune pour les années 2016, 2017, 2020, 2021, 2022, 2023, 2024 et 2025 ?" La réponse se fait en trois temps. "Avant 2017 je ne peux pas vous répondre. En 2017 il a fallu planifier". Pourquoi les deux visites consécutives en 2018 et 2019 ? "C'était soit pour suivre les délais soit pour traiter une nouvelle demande". Et à partir de 2020 "il y a eu les années Covid, donc les établissements publics étaient fermés, donc on ne les a pas visités. Ensuite pour les années 2023 et 2024, comme mentionné il y avait un manque d'effectif".
Ces deux responsables de la sécurité incendie sont ensuite interrogés sur la fameuse mousse acoustique, à l'origine du drame. Tous les deux l'admettent : "Je ne connais pas ce produit". Ils ne savent pas qu'il est très inflammable. Et ils ajoutent qu'ils n'avaient pas pour ordre d'en contrôler la présence lors de leurs inspections, au moins jusqu'au 7 janvier dernier, soit après l'incendie du Constellation. De nouvelles consignes ont depuis été données au niveau du canton à la suite de l'incendie.
Des interrogations sur la formation des deux hommes
Toujours est-il que jusqu'à l'incendie, tous les deux ne voyaient pas le problème posé par l'installation de ces mousses acoustiques dans des bars ou des restaurants, un matériau hautement inflammable. Ce qui pousse les magistrates à leur poser des questions sur leur formation, sur le contenu de leur apprentissage en matière de lutte contre les incendies. Ils doivent tous les deux faire face à la même série de questions : "Au cours de votre formation, est-ce que des exemples d'incendies aux conséquences dramatiques survenus à l'étranger ont été abordés, tels que l'incendie de la discothèque 5-7 en France en 1970 ?", réponse : "Non". "Ou celui du Station Nightclub aux Etats-Unis en 2003 ?", "non". "Ou celui de la discothèque Kiss au Brésil en 2013 ?", "non". "Ou celui de la discothèque Colectiv en Roumanie en 2015 ?", "non plus". "Ou le bar Cuba Libre en France en 2016 ?", "non". L'un des deux se souvient quand même de l'incendie de la Grenfell Tower à Londres en 2017, qui a coûté la vie à 72 personnes.
Des méconnaissances qui interrogent pour deux hommes, tous les deux pompiers, l'un muni d'un diplôme de bûcheron, l'autre ancien garagiste, tous les deux reconvertis dans la sécurité incendie. Christophe Balet, ancien garagiste, a raté son brevet de spécialiste en sécurité incendie à cause de problèmes de santé, il ne l'a jamais repassé. Si dans la retranscription de son audition il n'a pas de mot pour les victimes de l'incendie, son prédécesseur confie en toute fin d'interrogatoire : "Depuis ce drame, toutes mes pensées vont vers ces victimes, ces personnes qui ont été lésées et qui n'auraient jamais dû vivre ça. Mes pensées vont également pour les gens qui sont intervenus sur place, qui ont vu des choses qu'ils n'auraient jamais dû voir". Des pensées également adressées "vers toutes les familles et leurs proches qui vivent quelque chose d'inimaginable". Ces deux responsables sécurité incendie seront bientôt interrogés à nouveau. Ils restent libres jusqu'à leur prochaine audition.
«Elle a dit que la porte devait rester fermée»
Le videur Stefan aurait pu fuir, mais le trentenaire s’est jeté dans les flammes lors de la nuit de l’incendie pour tenter de sauver des clients du bar «Le Constellation». Le Serbe a payé de sa vie. L’agent de sécurité est l’une des 41 victimes de Crans-Montana.
On apprend désormais qu’un deuxième agent de sécurité travaillait dans le bar cette nuit-là. Il a survécu mais a été grièvement blessé, rapporte le quotidien italien «La Repubblica». Selon le journal, l’homme a été entendu mercredi matin par le Ministère public à Sion. Le nombre exact d’agents présents dans l’établissement n’était pas clair, un seul contrat ayant été établi.
L’agence de presse italienne Ansa a indiqué après l’audition que le témoin avait surtout mis en cause Jessica Moretti: «J’ai entendu Jessica parler avec les employés.» L’instruction donnée au personnel du «Constellation» aurait apparemment été de maintenir les deux portes de sécurité fermées. «Ils ont dit que les portes devaient rester fermées.» Selon l’agent de sécurité, il s’agissait d’éviter que des clients ne quittent simplement les lieux. «Elle avait peur que les clients partent sans payer.»
Pilloud et Féraud sont membres de la même confrérie
Le 28 mars, la procureure générale Béatrice Pilloud devait parrainer l'événement printanier de la corporation viticole «Ordre de la Channe» à Sierre, rapporte la «NZZ». Cette confrérie compte environ 600 membres issus des milieux politiques, économiques et culturels, dont Nicolas Féraud, président de la commune de Crans-Montana. Tous deux sont également membres du PLR.
Compte tenu de l'enquête sur l'incendie catastrophique de Crans-Montana, l'avocat des victimes, Christophe de Galembert, parle d'une «proximité problématique» s'il existe une relation plus étroite que prévu entre les membres du ministère public et les représentants des autorités potentiellement concernés.
Béatrice Pilloud affirme n'avoir «aucune connaissance» de l'adhésion de Nicolas Féraud. Le président de l'ordre, Patrick Bérod, rejette les accusations de copinage.
Vail Resorts, l'investisseur embêté
Depuis le drame de Crans-Montana, un protagoniste clé est resté silencieux: Vail Resorts. Le géant américain a beaucoup en jeu dans la station valaisanne, étant le propriétaire des remontées mécaniques, ainsi que d’une école de ski et de 11 restaurants.
Des plans mis à mal
Depuis décembre, le groupe n‘a publié aucun communiqué de presse. Uniquement des chiffres mondiaux – déficitiaires – pour le trimestre clos au 31 octobre 2025. Les prochains résultats trimestriels, à fin janvier 2026, sortiront le 9 mars. Pour Vail Resorts, investir dans Crans-Montana en 2024, après Andermatt en 2022, fait partie d’une stratégie de croissance et d’expansion en direction de l’Europe. La tragédie du 31 décembre est venue brutalement secouer ses plans.
Avec le drame qui a fait 41 morts et 115 blessés, Vail Resorts se retrouve exposé de plein fouet au marché touristique d’une station éprouvée. Ces prochaines années, la commune de Crans-Montana n’aura pas toute latitude pour investir, étant suspendue au règlement de dommages civils qui pourraient mettre ses finances à rude épreuve.
Confiance réaffirmée par le groupe
Contacté par Blick, le groupe américain nous répond par la voix de Nadia Guerriero, directrice des opérations de Vail Resorts pour l'Europe et l'Australie: «Surmonter ces événements ne signifie pas les oublier, mais le tourisme joue un rôle important pour soutenir la communauté locale. Nous sommes engagés à aller de l'avant avec considération, responsabilité et respect.» Nadia Guerriero affirme que le groupe reste pleinement engagé. «Nous sommes confiants dans nos investissements en Suisse et dans l’excellente expérience que fournit la station Crans-Montana et sa région, et avons la chance d’avoir une clientèle très loyale et un intérêt croissant des visiteurs locaux et internationaux.»
Le groupe basé dans le Colorado avait déboursé 120 millions de dollars pour racheter 84% des Remontées Mécaniques de Crans Montana (CMA) à l’investisseur tchèque Radovan Vitek, ainsi que les restaurants et l’école de ski. A cela s’ajoute un investissement de 30 millions de dollars dans la station sur 5 ans, soit 6 millions par an. «Nous confirmons cet engagement, qui est déjà en cours, souligne Nadia Guerriero, et écoutons beaucoup la communauté locale et les visiteurs afin de faire les investissements les plus pertinents pour une meilleure expérience des clients.» Dans ce cadre, la responsable indique que le groupe «a déjà procédé à des investissements significatifs dans la fabrication de neige artificielle et dans la qualité des pistes, mais aussi dans la gastronomie».
Importants défis pour la croissance
Le montant de 30 millions sur 5 ans reste toutefois modeste si on le compare aux 30 à 40 millions qu’investit par exemple la station concurrente de Zermatt chaque année. Mais au total, Crans-Montana reste un gros engagement pour Vail Resorts, d’autant que les remontées de la station restaient déficitaires l’an dernier, avec pas loin d'un million de pertes à fin juillet.
Le risque, en termes de retour sur investissement pour Vail Resorts, se retrouve accentué par son propre modèle d’affaires. Ce dernier fonctionne par synergies, intégrant les stations dans des offres combinées. Au coeur du modèle, le forfait Epic Pass, qui donne accès à plusieurs stations dans le monde, combinées à des hôtels, restaurants et magasins de sport. Un réseau dans lequel Crans-Montana, intégrée à l'Epic Pass qui donne un accès illimité à ses pistes jusqu'au 6 avril 2026, doit jouer un rôle central pour l’Europe, et dont Vail Resorts attend un retour chiffré. «Suite aux investissements ainsi qu’à l’intégration de la station dans les Epic Pass, Crans-Montana devrait générer un bénéfice opérationnel de plus de 15 millions de francs par an», indiquait le groupe au moment du rachat.
Valorisation en recul
Certes, Crans-Montana fait partie d’une quarantaine d’autres stations de ski détenues par Vail Resorts, ce qui diversifie ses risques. Mais Vail Resorts n’avait pas la faveur des investisseurs, ce mois de février, selon l'hebdomadaire de référence «Barron's», faute d’enneigement suffisant jusque-là aux Etats-Unis. L'action du groupe perd 55% sur 5 ans, et 63% depuis son pic de novembre 2021, depuis lequel sa capitalisation boursière est passée de 15 à 5 milliards de dollars.
Cours de l'action Vail Resorts, en %
Vail Resorts avait par ailleurs fait les gros titres pour sa mauvaise gestion de certaines remontées mécaniques défectueuses aux Etats-Unis, et pour des grèves du personnel qui ont fait grand bruit dans des stations américaines. Il y a une année, le groupe était qualifié de «McDonald's des stations de ski» par ses détracteurs suite aux accidents de télésièges mal entretenus. «Leurs installations sont pour la plupart obsolètes et restent en service jusqu'à leur panne complète», déclarait Franz Julen, président des remontées mécaniques de Zermatt.
Confiance du marché espérée
Suite à ces affaires, la CEO de Vail Resorts, Kyrsten Lynch, avait été limogée en mai 2025. En place depuis 2021, elle avait été remplacée par son prédecesseur, Rob Katz, qui avait déjà dirigé le groupe de 2006 à 2021. Un retour aux affaires qui semblait destiné à rassurer des investisseurs nerveux, suite à la chute de 63% du cours depuis l’arrivée de Kyrsten Lynch.
Mais l’action a encore perdu 15% après le retour de Rob Katz et avant le drame de Crans-Montana, car la croissance restait moyenne sur le marché américain. C'est dans ce contexte que la stratégie comptait sur la croissance en Europe, en Suisse et en Autriche. Le drame de Crans-Montana est survenu à peine 7 mois après le changement de CEO. A présent, Rob Katz fait face à des perspectives incertaines pour la station. Désormais, Vail Resorts peut se tourner vers l'organisation des Championnats du monde de ski alpin de 2027 à Crans-Montana.
Myret Zaki