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jeudi 23 avril 2026

L’humiliation du doge de Gênes par Louis XIV

 

Lorsque, le 28 février 2025, dans le bureau Ovale de la Maison-Blanche, Donald Trump humilie publiquement Volodymyr Zelensky, ce n’est pas sans rappeler l’humiliation publique que Louis XIV, roi très chrétien, fit subir au doge de Gênes en mai 1685. Parce qu’il met à mal la gloire confirmée du Roi-Soleil, cet épisode de sa vie politique a été effacé des livres officiels contant l’histoire du monarque. Nous le ressuscitons ici.

Le 15 mai 1685, à une extrémité de la Galerie des Glaces de Versailles   à peine inaugurée, le doge de la République de Gênes, roi de Corse, doit accepter l’humiliation que lui inflige le Roi-Soleil. Il lui faut prendre conscience que la loi du plus fort est toujours la meilleure, alors qu’il est le premier souverain étranger à fouler le parquet de la Galerie des Glaces.

Un célèbre tableau de Claude-Guy Hallé (1652-1736), Réparation faite à Louis XIV par le doge de Gênes, représente la scène : canne à la main, le roi est debout sur une estrade agrémentée d’un tapis de Perse et placée au fond de la galerie, près du salon de la Paix. À ses côtés, Monsieur, son frère ; Monseigneur, son fils ; et le duc de Bourgogne, son petit-fils. Face à lui, Francesco Maria Imperiale Lercari, doge de Gênes. Vêtu de velours pourpre, il s’incline bien bas, la main gauche sur la poitrine, celle de droite tenant le beretto dogale (le bonnet dogal). Quatre sénateurs génois en toges noires se tiennent derrière lui. L’espace est envahi par des courtisans emperruqués et embrocardés. On note un mobilier d’argent massif, somptueux et ciselé. Derrière le roi, dans la version versaillaise du tableau, on aperçoit un trône recouvert de lourdes feuilles d’argent et surmonté d’une couronne. Dans sa version marseillaise, il l’est d’une Victoire.

On connait la teneur exacte du discours prononcé en italien par le doge. C’est « un long discours tout ce dont on estait convenu auparavant » (1), dont voici le chef-d’œuvre de rhétorique diplomatique :

« Sire, ma République a toujours eu, parmi les plus grands principes enracinés de son gouvernement, celui d’observer la plus profonde vénération à l’égard de cette couronne qui fut transmise à votre majesté par ses illustres aïeux. Ainsi avez-vous été élevé à un très haut niveau de pouvoir et de gloire. Nous reconnaissons vos entreprises d’une grandeur inédite, telle qu’elle sera reconnue comme admirable pour la postérité. Je n’ai pas de mots pour exprimer que c’est avec une douleur extrême que nous avons été amenés à ressentir que nous avons déplu. Notre affliction est grande et nous espérons un retour en grâce. Quant à moi j’ai l’honneur inouï de me trouver ici, en face de votre Majesté […] ».

À leur tour, les sénateurs y vont de semblables compliments. Des discours d’une humilité totale. Nouvelles révérences. Au plafond de la Galerie, on peut lire sur l’un des tableaux de Charles Lebrun : « Le roi gouverne par lui-même ».

Si le doge est là, alors que les lois génoises lui interdisent de quitter sa terre lorsqu’il exerce ses fonctions, c’est que l’heure est grave. Louis XIV a exigé que le doge vienne en personne se repentir face à lui des offenses commises par Gênes envers la France. Autrement, Gênes sera détruite. Le Sénat génois a donc décidé d’autoriser son représentant à se rendre en France pour faire cesser les menaces du Roi-Soleil envers leur patrie.

De quels crimes et délits le doge de Gênes devait-il se repentir ?

C’est une vieille histoire. Depuis longtemps, les banquiers génois financent les opérations militaires de l’Espagne. Ils signent avec elle des asientos (contrats) s’appuyant sur des remboursements par l’impôt.

Fierté de Gênes, cité maritime, son port est admirablement équipé et on y construit de solides vaisseaux. En 1637, pour mieux protéger la République oligarchique, ses États et ses navigateurs, le doge Brignole déclare la souveraineté de la Vierge sur la ville.

Les affinités politiques et économiques entre Gênes et l’Espagne déplaisent souverainement à Louis XIV. Ces deux puissances sont dès lors déclarées adversaires de la France. Tous les prétextes seront bons pour rabaisser cette République méditerranéenne, dont les habitants sont surnommés les « Hollandais d’Italie ». En 1684, une sombre affaire de salve d’honneur tirée ou non par un vaisseau français à son arrivée à Gênes crée des tensions. La construction de galères destinées à l’Espagne, la concurrence avec Marseille, la vente de munitions à la régence d’Alger, les revendications du descendant de la famille Fieschi à l’égard de la République de Gênes — qui l’aurait privée de ses biens —, une inacceptable désinvolture envers l’ambassadeur de France — François Pidou de Saint-Olon — irritent au plus haut point le souverain français. Les historiens génois ont découvert qu’à cette période, des experts français déguisés en dessinateurs paysagistes, en colporteurs ou encore en religieux parcourent Gênes et recueillent des informations précieuses sur la topographie du port et de la cité. Le Roi-Soleil décide d’une opération punitive. Le marquis de Seignelay, intendant de la marine, et Abraham Duquesne, lieutenant général des armées navales, en sont chargés. Gênes doit être châtiée et, partant, dissuadée de s’immiscer dans les affaires de politique internationale. 

Jean Donneau de Visé écrit en juin 1684 : « […] Le 5 Mai elle [l’armée française] estoit composée de quatorze Vaisseaux, vingt Galères, dix Galiotes, deux Brulots, huit Flutes, vingt-sept Tartanes & soixante-dix petits bastimens à rame. Le 7 elle relâcha à la Rade des Isles d’Hieres. Le 12 tous les bastimens y estant assemblez, & Mr le Marquis du Quesne ayant reconnu que le vent étoit favorable, on mit à la voile. […] » (2)

Le 17 mai, 160 navires de guerre français se déploient devant la ville, la place de la Lanterna au Bisagno est prise, et l’entrée du port en est donc totalement interdite.

Le 23 mai, la flotte française est en mesure d’attaquer la cité, son port et ses faubourgs. Face à cette agression, Gênes mobilise ses navires de guerre, ses tartanes, ses embarcations à rames, et alerte ses soldats suisses. La Giunta di Guerra, présidée par le doge, ordonne que l’on tire des salves de dissuasion. Sans effet. Il y eut, parait-il, une tentative de négociation de la part de Seignelay : livrer quatre galères, envoyer des ambassadeurs, faire des excuses au roi, mais la majorité des sénateurs s’y refuse. « Le refus de se soumettre fait entrer Gênes dans la tragédie », relève l’historien Salvatore Rotta. Le bombardement recommence : c’est le prix à payer pour avoir décidé de résister.

Les sources génoises (textes et iconographies) sont abondantes sur le sujet. On sait que le bombardement de Gênes dura six jours et détruisit une bonne partie de la ville. Les Français utilisèrent des galiotes équipées de mortiers à bombes incendiaires de 12 pouces, d’un poids de 75 kg, ébranlant les fortifications. On évalue à 14 000 le nombre de projectiles meurtriers, et à 3 000 celui de maisons en ruine. Le palais ducal, la douane, la maison de Christophe Colomb et des églises sont endommagés. Des troupes tentent de débarquer, mais sont repoussées. Le gouvernement se réfugie à l’Albergo dei Poveri, une institution caritative. On y transporte le trésor de Saint-Georges. Descendus à terre, les Français pillent et incendient le faubourg de San Pier d’Arena, et leur chef d’escadre passe de vie à trépas. Les Génois résistent. Faute de munitions, les attaquants repartent, le 29 mai, et font voile vers Toulon. Pour maintenir la tension, l’escadre réapparait de temps à autre. Notons qu’une de ces bombes incendiaires est conservée au couvent Santa Maria di Castello.

En dépit de quelques réactions indignées — dont celles de l’Angleterre —, Louis XIV laisse entendre que tout pourrait recommencer si l’on n’accepte pas ses exigences. Les galères seraient désarmées, la république romprait tous ses traités défavorables à la France et paierait 100 000 écus aux Fieschi. En attendant, le 3 juin 1684, le roi enferme à la Bastille l’ambassadeur de Gênes, Paolo De Marini. Sous surveillance, il peut correspondre avec son gouvernement et préparer des négociations. Les diplomates s’activent. Le roi aurait fait savoir qu’il entendait « laisser un exemple mémorable de sa vengeance à tous ceux qui oseraient l’offenser ». Finalement, grâce à la médiation du nonce Ranucci, Colbert signe un traité le 2 février 1985. En effet, le doge a fait appel au pape Innocent XI. C’est donc le cardinal Angelo Ranucci qui devra intervenir auprès du roi : « Que Sa Majesté abandonne ses ressentiments », dit-il.

C’est alors que s’organise la grande scène du repentir public. Que le doge s’humilie devant le roi, et tout s’arrangera. Paolo De Marini est libéré le 12 février 1685. On obtient des réparations pour les églises endommagées.

Mais le doge doit s’excuser face à Louis XIV d’avoir été la victime de l’agression française. Il part pour Versailles au printemps, accompagné de sa nombreuse suite, dans un cortège de carrosses officiels. Ce dernier atteint le Piémont, où ils sont reçus par le roi Victor-Amédée II de Savoie. Le voyage se poursuit par le Mont-Cenis. À Paris, les Génois résident à l’hôtel de Beauvais.

Le doge séjourna dix jours à Paris. Après le temps des excuses, il lui fut réservée une visite guidée du château de Versailles, de ses appartements, jardins, ménagerie et fontaines. En guise de souvenir avant son départ, il reçut un portrait du roi dans un médaillon enrichi de diamants. Lorsqu’on demanda au doge ce qui l’avait le plus étonné à Versailles, il répondit : « Mi chi » (« moi ici » en dialecte génois).

Mauvais signal pour les Génois

Par cette humiliation, le doge génois ressentit le déclin de sa république dans le système économique méditerranéen et européen. Les dirigeants choisirent la neutralité politique. L’historien Fernand Braudel a remarquablement décrit la suprématie de Gênes en appelant cette période, de 1557 à 1627, « le siècle des Génois ». À ce sujet, son homologue François Fourquet écrit, dans un article intitulé « Villes et économies-monde selon Fernand Braudel » (1988) : « Les Génois pullulent depuis longtemps dans l’empire espagnol. Ils assurent une bonne partie du petit et du grand commerce. Mais leur génie, c’est la finance internationale. Ils vont être pendant 70 ans les banquiers du roi d’Espagne. C’est à Gênes que l’argent de l’Amérique espagnole afflue à partir des années 1570. Les Génois prêtent au roi les liquidités nécessaires au paiement des troupes qui font la guerre en Flandre, en assurent le transfert sur le théâtre des opérations. Ils se remboursent sur les recettes fiscales et sur le métal blanc en provenance d’Amérique. Séville, qui a le monopole des relations américaines, est sous leur contrôle. À Madrid, ils sont une trentaine au plus, “un État marchand dans l’État”, qui tiennent le roi ».

Par la suite, leur système perd de sa force. Les villes du Nord prennent le relais financier. La Bourse d’Amsterdam est construite en 1611 par l’architecte Hendrick de Keyser. Tous les talents chassés par les guerres des Flandres se retrouvent dans ces nouveaux espaces. Gênes n’est plus ce qu’elle était. Certes, elle continue à tisser le plus beau velours du monde, et le manteau du doge éblouit les courtisans, qui commandent des aunes et des aunes de cette étoffe, mais…

Une humiliation inquiétante pour les Européens

L’Europe reçoit mal le récit de cette visite honteuse. Bombardements et humiliations : voilà le sort que nous réserve le monarque français, concluent de nombreux princes, les poussant à adopter une stratégie défensive. La Ligue d’Augsbourg s’organise alors : commence la guerre de Neuf Ans (1688-1697). Elle oppose Louis XIV, allié aux Ottomans et aux jacobites irlandais et écossais, à l’empereur Léopold Ier du Saint-Empire romain germanique, puis à des princes protestants indignés par la révocation de l’édit de Nantes en octobre 1685.

Pour empêcher une guerre générale et les avancées des impériaux, Louis XIV décide de fabriquer un glacis outre-Rhin. Le marquis de Chamlay lui conseille d’entreprendre une politique de terre brulée : destruction des cultures, des élevages, des maisons à la ville et à la campagne, ainsi que des églises et de leurs trésors artistiques, après l’évacuation des habitants. Le roi accepte. En novembre 1688, le comte de Tessé reçoit l’ordre de détruire intégralement le château de Heidelberg, en Allemagne. La belle-sœur du roi de France et princesse palatine, Élisabeth-Charlotte de Bavière, n’a plus que ses yeux pour pleurer. Le sac du Palatinat en 1689 est considéré comme l’une des plus grandes erreurs stratégiques du Roi-Soleil : la destruction du château est encore reprochée aux Français, car elle provoqua l’opposition de l’Allemagne à Louis XIV et le renforcement de la coalition antifrançaise.

Dans Les soupirs de la France esclave, qui aspire après la liberté (1689), le protestant Pierre Jurieu (1637-1713) écrit contre le roi français : « Les Français passaient autrefois pour une nation honnête, humaine, civile, d’un esprit opposé aux barbaries ; mais aujourd’hui un Français est un cannibale ». C’est à peu près la même chose dans l’esprit des voisins. Pour pouvoir continuer à financer ses guerres, Louis XIV est contraint de vendre la Manufacture des Glaces. Cela ne suffit pas : il fait alors transmuter en argent comptant le mobilier d’argent de Versailles, celui-là même qu’il avait exhibé lors de l’humiliation du doge.

De cette abomination, Voltaire écrira plus tard : « C’était pour la seconde fois que ce beau pays était désolé sous Louis XIV ; mais les flammes dont Turenne avait brûlé deux villes et vingt villages du Palatinat n’étaient que des étincelles en comparaison de ce dernier incendie. L’Europe en eut horreur. Les officiers qui l’exécutèrent étaient honteux d’être les instruments de ces duretés […]. Si le roi avait été témoin de ce spectacle, il aurait lui-même éteint les flammes. Il signa, du fond de son palais de Versailles et au milieu des plaisirs, la destruction de tout un pays parce qu’il ne voyait dans cet ordre que son pouvoir et le malheureux droit de la guerre ; mais, de plus près, il n’en eût vu que l’horreur. Les nations, qui jusque-là n’avaient blâmé que son ambition en l’admirant, crièrent alors contre sa dureté, et blâmèrent même sa politique : car si les ennemis avaient pénétré dans ses États, comme lui chez les ennemis, ils eussent mis ses villes en cendres. Ce danger était à craindre : Louis, en couvrant ses frontières de cent mille soldats, avait appris à l’Allemagne à faire de pareils efforts » (3).

Gênes reste toujours marquée par cette lointaine humiliation

Rentré dans sa patrie, le 127e doge de Gênes termine son mandat — limité à deux ans — le 18 aout 1685. La paix est rétablie. Désormais, Gênes est en position défensive. Bien qu’elle ait adopté une politique de neutralité et d’inertie, elle est toujours soupçonnée du pire par le roi de France. Émile Vincens écrit : « Averti que Gênes proposait une alliance au duc de Savoie, [Louis XIV] écrivait : “Il ne convient pas à ce prince d’entrer en des engagements avec une république qui en a toujours de trop étroits envers l’Espagne pour être longtemps compatibles avec les miens” » (4).

Aujourd’hui, les Génois conservent un souvenir amer du bombardement de leur ville, tout comme de l’humiliation de leur doge. Lorsque, en 2004, Gênes fut déclarée « ville européenne de la culture », une gravure allemande (5) représentant le bombardement fut largement distribuée à l’issue des cérémonies. Ce document, enroulé, était ceint d’un ruban blanc et rouge aux couleurs de Gênes.

Notes

(1) Gaudenzio Claretta, « Il Doge di Genova alla corte di Versailles nel maggio dell’anno, 1685 », Giornale ligustico di archeologia, storia e letteratura, XII, 1885, p. 342 (https://​tinyurl​.com/​b​d​v​s​x​svr)

(2) Jean Donneau de Visé, Relation historique de tout ce qui a été fait devant Gênes par l’armée navale de Sa Majesté tres-chrestienne, Chez Thomas Amaulry, 1684, p. 97-98.

(3) Voltaire, Le siècle de Louis XIV, chap. XVI, 1751.

(4) Émile Vincens, op. cit., p. 228

(5) Titre : « Genua wird durch die Französische Flotta mit Fewer bëangstiget im Monat Majo 1684 », collection privée.

Florence Vidal

areion24.news