Imaginez un instant: Media Markt décide du jour au lendemain de ne plus afficher le prix de ses téléviseurs en ligne. Pour toute justification, l'enseigne se contente de déclarer: «Pas de problème, nos tarifs sont écrits en grand et en toute transparence dans nos magasins.» Absurde, n'est-ce pas?
C’est pourtant exactement ce que font les grands distributeurs de carburant en Suisse depuis des décennies. Tous se revendiquent partisans de la transparence, mais dans les faits, celle-ci ne dépasse jamais le panneau d'affichage de la station-service.
Et puis, il y a les prix. Ils montent en flèche dès que des tensions politiques éclatent dans le monde. Mais une fois la crise passée, la baisse se fait attendre bien trop longtemps. Une situation qui a le don les automobilistes suisses.
Un homme incarne particulièrement cette ras-le-bol: Michael Knobel. A 43 ans, cet indépendant s'est donné une mission: offrir une alternative aux géants du secteur grâce à des prix cassés. Il ouvre station après station et provoque, à chaque fois, des chutes de prix spectaculaires chez les «grands» situés dans la même zone.
Le fait que le surveillant des prix et les responsables politiques interviennent régulièrement sur cette question est également révélateur.
Une carte du carburant pour tous les besoins
Mario Peter, originaire de Bâle, vient lui aussi apporter sa pierre à l'édifice. Il a créé une carte interactive des prix de l’essence qui permet de voir d’un seul coup d’œil combien coûte le litre de carburant dans chaque station-service. Cette carte s’appelle machelo.ch.
Certes, une carte existe déjà chez le TCS, mais la version de Mario Peter va bien plus loin. Sur sa carte, on peut voir, sans avoir à se connecter, dans quelles régions l’essence est actuellement «extrêmement chère» ou «extrêmement bon marché». On y observe les guerres de prix et on peut comprendre pourquoi une «grande station-service» devient soudainement 15 centimes moins chère que son propre prix moyen. La plupart du temps, un petit concurrent situé à proximité est en cause – ces derniers temps, il s’agissait souvent de Michael Knobel.
De plus, sur machelo.ch, l'utilisateur peut tout personnaliser selon ses besoins: type de carburant, station-service, canton… Tout peut être réglé, filtré et ciblé. Des alertes et des notifications sont disponibles. Un détail qui a son importance: on peut signaler soi-même les prix du carburant en quelques secondes.
Au cours de ses recherches, Mario Peter s’est rendu compte à quel point les prix de l’essence en Suisse manquaient de transparence. «Naïvement, j’ai un jour interrogé les grands acteurs du secteur.» Il souhaitait consulter leurs prix.
«Aussi judicieuse soit-elle du point de vue des consommateurs…»
Un seul de ces grossistes a répondu. Dans l’e-mail dont dispose Blick, celui-ci indique qu’une transparence totale et actualisée quotidiennement des prix aurait «inévitablement un effet de signal» sur l’ensemble du marché.
Et de poursuivre: «La Commission de la concurrence (Comco) a souligné qu’une telle transparence des prix – aussi judicieuse soit-elle du point de vue des consommateurs – augmente considérablement le risque d’un alignement indésirable des prix entre concurrents.» Ce n’est pas ce que souhaite la Comco.
Problème: cette justification n'est pas tout à fait exacte.
Ce qu’en dit la Comco
En principe, la transparence des prix est la bienvenue, déclare Andrea Graber Cardinaux, porte-parole de la Comco: «En même temps, il existe un risque que les exploitants de stations-service puissent plus facilement surveiller les prix publiés par leurs concurrents.» Le risque d’ententes sur les prix augmente alors.
Mario Peter ne l'entend pas de cette oreille: «Quelqu’un m’a raconté qu’à une station-service, ils font le tour du quartier tous les matins pour voir quels sont les prix pratiqués.»
La Comco estime qu’une transparence partielle pourrait être la solution. Par exemple, ce ne sont pas tous les prix d’une région qui devraient être rendus publics, mais uniquement les plus bas.
Partout en Suisse, les prix sont transparents
La transparence totale des prix est la norme en dehors de la Suisse. En Allemagne, il existe depuis 2013 un «organisme de transparence du marché des carburants» qui oblige légalement les stations-service à signaler immédiatement toute modification de prix. Une disposition similaire est en vigueur en France depuis 2007 et en Autriche depuis 2011.
Pour Mario Peter, le constat est amer: «Les grands distributeurs de carburant savent exactement quels sont les prix pratiqués où – mais pas les clients. Est-ce juste?» Non, répond le Bâlois, qui ajoute: «Les barons du pétrole se moquent de nous – et je ne peux plus l’accepter!» Sauf que les géants du secteur ne se contentent pas de l'ignorer: ils cherchent carrément à saborder son action.
Pour Volenergy, la transparence des prix est un sujet «délicat»
Avec 700 sites, Volenergy est le plus grand exploitant de stations-service de Suisse. Il regroupe notamment les marques BP et Ruedi Rüssel. Une participation dans machelo.ch serait «délicate pour Volenergy pour des raisons de droit de la concurrence et de protection des données», écrit Matthias Hübscher, directeur des stations-service, en réponse à notre demande.
Il émet des doutes quant à la transparence: «Il manque les remises sur les cartes carburant ainsi que les diverses promotions et avantages.» Il faudrait s’assurer qu’une telle application n’incite pas les clients à parcourir des kilomètres supplémentaires. «Cela n’a de sens ni sur le plan écologique, ni sur le plan économique.»
Même son de cloche chez Coop Pronto, Avia ou Shell, où l'enthousiasme pour la transparence est tout aussi limité. De leur côté, Agrola et Migrol se montrent un peu plus ouverts, sans pour autant prendre d'engagements concrets.
Le casseur de prix soutient la démarche
A l'inverse, Michael Knobel répond présent: «Etzelpark Benzin soutient pleinement la transparence des prix et s'engage à publier la totalité de ses tarifs de manière numérique.» L'enseigne «Ecostop» a elle aussi déjà sauté le pas.
Mario Peter ne croit pas que les grands distributeurs participeront de leur plein gré. «Mais j’ai un espoir secret» L’espoir d’un changement de législation.
Sandro Zulian
